Sommaire Présentation Photos Compte-rendus Extraits Edition
Extrait 1 : Nuit dans le tombeau du saint
Extrait 2 : Récits d'un chasseur
Extrait 3 : Les manuscrits de Hamdallaye à Pinia
Extrait 4 : Un festin à Tombouctou
Extrait 5 : La sécheresse au Mali
Extrait 6 : Premier voyage en France
Comment je passai une nuit entière seul dans le tombeau d'un saint visité par d'étranges créatures. Les scènes inouïes auxquelles j'assistai, et dont je réchappai indemne, à la stupéfaction de tous.
A la fin du tome un de mes Mémoires, nous nous sommes
quittés alors que j'étudiais auprès de mon maître
Alfa Amadou Guidâdo de Tambéni. Pendant les derniers temps de mon
séjour, il m'autorisa à partir à la rencontre des grands
maîtres et à assister à leurs cours.
Je sortis donc pour la première fois de mon pays natal : je parcourus
ainsi les cercles de Douentza, Niafounké, Ké-Macina, Ségou
et à la fin de ce périple j'eus l'occasion de m'avancer jusqu'à
Dîna. C'est un ancien village du Sahara, tout près de la République
de Mauritanie. J'avais entendu parler d'un saint dont la tombe proche de ce
village est visitée par tous les Maures du Sahara. Il s'agit de Shaykh
Mamadou Larwa. Il a vécu il y a très longtemps, avait une réputation
de très grande sainteté et ses pouvoirs étaient tels, dit-on,
qu'il est encore aujourd'hui impossible à aucun être humain de
passer la nuit dans son tombeau ! C'est pourtant ce que j'ai fait ! Mais Dieu
m'a sauvé !
Ce que j'avais entendu à son sujet m'avait impressionné au plus
haut point et il me parut inconcevable de repartir sans avoir visité
son tombeau. Je quittai donc Dîna à pied, seul. A mon arrivée
vers quatre heures et demie - je n'avais pas de montre à l'époque
- je trouvai un groupe de Maures qui faisaient la prière de l'après-midi.
Je me joignis à eux, puis nous commençâmes à bavarder
et je leur fis part de mon intention de me rendre au tombeau du saint.
Ils me dirent :
- Tu arrives trop tard pour aujourd'hui, car on ne peut pas passer la nuit ici.
Nous allons te prendre à dos de chameau et tu dormiras avec nous dans
notre campement. Demain matin, tu trouveras d'autres visiteurs auxquels tu pourras
te joindre.
- Je suis trop fatigué pour vous accompagner ! répondis-je. Je
viens juste d'arriver, j'ai quitté Dîna ce matin de bonne heure,
je n'ai ni mangé ni bu, je préfère coucher ici.
- Si tu couches ici, tu vas voir quelque chose de terrible ! Personne ne dort
ici. Car la nuit, ce lieu est fréquenté par des visiteurs dont
on connaît l'existence mais que personne n'a jamais vus ! Celui qui les
rencontrerait ne pourra plus raconter à personne ce qu'il a vu. Aussi,
plutôt que d'aller à la mort pour rien, mieux vaut te joindre à
nous !
- Ah ! Je ne suis pas venu aujourd'hui pour repartir aussitôt ! Je n'ai
même pas accompli la visite. Je dois la faire et passer la nuit ici. Et
demain, je ferai encore une visite. Ainsi pourrai-je repartir le soir.
- Tu ne peux pas ! Si tu passes la nuit en ce lieu, tu verras quelque chose
que tu n'as jamais vu jusqu'ici ! Tu ne pourras pas supporter un tel spectacle
: au mieux tu en sortiras fou, au pire tu en mourras !
- Mais qu'est-ce donc ?
- Ce sont des êtres invisibles qui visitent le tombeau pendant la nuit.
Je te conseille donc vivement de nous rejoindre, de passer la nuit avec nous
et de revenir demain matin.
- Ah ! Je ne suis pas d'accord ! Je suis venu pour visiter le tombeau et je
passerai la nuit ici !
De guerre lasse, ils finirent par me dire :
- Bon ! D'accord ! Voici la direction du tombeau ! Le saint est enterré
dans un bâtiment auquel on accède par une porte. Mais la pièce
est trop étroite pour que plusieurs personnes y entrent ensemble : les
visiteurs y vont un par un et font le tour du tombeau.
Après ces explications, ils ajoutèrent :
- Seulement, il ne faut à aucun prix que tu couches ici ! Si tu couches
ici, eh bien, in shâ Allâh, tu vas le regretter ! Nous aurons tout
fait pour te convaincre de ne pas rester ici. Car nous savons de quoi il retourne,
ce qui n'est pas ton cas.
- D'accord ! Que Dieu nous protège tous !
Et ils partirent.
L'un d'entre eux, qui était resté en arrière, revint avec
son chameau pour me ramener de force, afin d'empêcher que je meure !
- Mais enfin qu'y a t-il ? lui demandai-je. Il faut me dire ce qu'il y a vraiment
!
- Des hommes invisibles visitent la tombe du saint la nuit. Il ne faut pas que
tu les rencontres sinon tu vas mourir !
- Ah, mon cher ! Ce n'est pas toi qui m'as créé ! Les hommes qu'on
ne voit pas, il ne faut pas en tenir compte. Celui qui m'a créé
c'est Dieu ! Le destin qu'Il m'a accordé et la vie qu'Il m'a réservée,
personne ne peut les raccourcir, sauf Dieu Lui-même ! Donc, laisse-moi
!
Il retourna auprès de ses amis. Après la prière d'alansara
(1), que j'avais faite avec eux, je continuai de faire mon dhikr (2), d'égrener
mon chapelet jusqu'à la fin.
On m'avait dit : "dès le coucher du soleil, tout l'espace se remplira
d'hommes invisibles dont tu n'entendras que les mâchoires."
Je leur avais dit : "bon !" et je m'étais précipité
pour faire ma visite avant le crépuscule.
Voici donc le récit de cette fameuse nuit :
"Avant de commencer ma visite, je récite tous les versets et les
prières que je veux faire, à titre de sacrifice (3), en l'honneur
du saint enterré dans ce tombeau. Dans ma prière, je demande à
Dieu de me protéger, et j'accomplis la visite. Je fais plusieurs tours
du tombeau.
"Lorsque je sors du bâtiment, le soleil s'est déjà
couché. Je reprends alors mes affaires de voyage, déposées
tout à l'heure à l'abri sur un arbre avant d'entrer dans le mausolée.
Je me prépare pour la nuit. Je mets mes lunettes noires. Je prends mon
turban et je me l'enroule très soigneusement autour de la tête
et des yeux, au point de ne plus voir même la paume de ma main. Je prends
ma couverture et je me la roule sur la tête également.
"Je retourne dans la pièce où se trouve la tombe et je ferme
la porte, qui grince comme quand je l'ai ouverte. Je m'assieds à l'entrée
du bâtiment, devant la tombe, et j'égrène mon chapelet en
récitant la salât an-nabî (4). Puis tout à coup le
crépuscule arrive et je fais la prière du crépuscule. Je
reste dans la même position une fois ma prière terminée
et immédiatement j'entends un choc devant la porte ! On dirait qu'on
a lancé un grand rocher de vingt tonnes. Je me recroqueville devant le
tombeau, à l'endroit où je suis assis. J'entends la porte s'ouvrir,
mais je ne veux pas voir ça, certain que ce spectacle serait de nature
à me tuer ou à me rendre fou ! J'entends quelque chose descendre,
ouvrir la porte et faire le tour de la tombe ! Je me mets à trembler
sous le poids des pas de celui que j'entends, comme le fait quelqu'un assis
sur une pirogue lorsqu'on marche sur celle-ci. Je me dis en moi-même :
la puissance est à Dieu, c'est Lui le seul protecteur !
"La chose passe, elle roule sur le tombeau, elle repart de l'autre côté,
et je me retrouve sur son trajet. C'est donc là ces êtres invisibles
qui devaient descendre après la tombée de la nuit. Quelqu'un en
entrant vient par derrière moi et me pose la main sur la tête,
pour voir ce que je suis. Il me tâte assez longuement : suis-je une pierre,
suis-je un homme ? Quoi donc ? Il ne comprend pas ce que c'est, et je suis bien
sûr qu'il n'a pas l'habitude de trouver d'être humain sur son chemin.
Quand il me tâte pour voir ce que je suis, on dirait qu'il me pose cent
kilos de terre sur la tête ! Je n'ai jamais rien vu d'aussi lourd ! C'est
presque à en mourir ! Mais je ne dis rien et je ne bouge pas. Il se demande
ce que je peux bien être et il me piétine, il passe sur moi, il
continue à rouler. Quand il revient, il s'arrête à nouveau
pour faire les mêmes choses et la troisième fois, il ne me touche
plus, il se contente de m'enjamber pour passer. Il fait trois fois : Hmmf !
Inna-lillâhi !
"Moins d'une seconde plus tard, la porte se rouvre. Un autre être
entre et la referme. Il tourne et tourne autour du tombeau. Quand il arrive
là où je me trouve, il s'arrête. Il essaie de me regarder,
ne sachant pas de quoi il s'agit. Il pose la main sur ma tête pour me
toucher et savoir ce que c'est, exactement comme a fait son prédécesseur.
"Et au moment où il pose la main sur ma tête, j'ai l'impression
qu'on me frappe. Je me retiens difficilement de crier, tellement c'est lourd,
tellement j'ai chaud ! Il passe, il roule encore, et il revient faire la même
chose, intrigué par ma présence. Et il réitère ce
manège trois fois puis il sort.
"Et pendant toute la nuit, des visiteurs viennent sans cesse. Ils entrent
en ouvrant la porte avec un grand bruit et je les sens tâter mon corps
à plusieurs reprises. Au lever du jour, les visites s'interrompent. Je
comprends en voyant filtrer la lumière de l'aube que le matin approche.
Je fais ma prière, je demande à Dieu de me pardonner, de pardonner
à ce saint et à tous mes parents qui sont morts, à tous
mes parents musulmans et à tous mes amis.
"Maintenant la lumière du soleil passe sous la porte, qui ne s'est
plus ouverte depuis une quinzaine de minutes. Je comprends que je peux aller
au dehors et je me dis : Bon ! Maintenant je vais sortir prier ! Mais quand
je veux me mettre debout, c'est impossible. Mes genoux sont trop faibles pour
me soutenir et se dérobent sous moi, comme si je n'avais plus de sang
dans les jambes. Je fais tout pour me mettre debout, mais je ne peux pas. Je
fais tout pour lever le cou et redresser la tête, mais cela m'est impossible.
Je suis obligé de ramper comme un enfant pour arriver à la porte,
ouvrir et sortir.
"Je ne peux pas faire ma prière debout, tellement mon cou est devenu
dur, dur, dur. Je dois rester assis pour prier tant bien que mal. Puis je me
sens incapable de rien faire et je m'étends par terre. Je reste là,
du matin jusqu'à l'après-midi. Et c'est alors seulement que mes
genoux acceptent de fonctionner un peu. Je peux bouger légèrement
le cou, tourner la tête à droite et à gauche, la lever ou
la baisser et je me sens beaucoup mieux. Je déroule mon turban, enlève
mes couvertures et mes lunettes et les dépose par terre. Mon Dieu, mes
yeux sont enflés et mes cils, qui étaient pourtant auparavant
assez longs, ont disparu avec la chaleur et ce qui s'est passé. Je reste
donc sur place toute la journée, jusque vers une heure et demie de l'après-midi.
Un seul visiteur vient, avec sa femme. Ils sont à dos de chameau. Nous
nous saluons :
- Bonjour ! Tu es arrivé aujourd'hui ? me demande t-il.
- Non ! Je suis ici depuis hier soir !
- Hier soir ?
- Oui ! Hier soir !
- Mais où as-tu couché ?
- J'ai passé la nuit dans le tombeau de shaykh Mamadou Lagoua.
- Dans le tombeau de shaykh Mamadou Lagoua ? Ce n'est pas vrai ! Je suppose
que tu es allé un peu plus loin passer la nuit et que tu es revenu ici
le matin ?
Je réponds, préférant ne rien dire de mon aventure :
- Oui ! Oui ! C'est ça, c'est comme ça que j'ai fait !
Car je me souviens de ce qu'on m'a dit : ces êtres invisibles ne descendent
dans le tombeau que lorsque tous les visiteurs se sont éloignés,
et si jamais quelqu'un passe la nuit dans le tombeau et les aperçoit,
il ne doit jamais en parler.
- Si tu avais passé la nuit dans l'édifice où se trouve
le tombeau, me dit la femme, on ne pourrait pas te parler maintenant, car tu
serais déjà mort !
- C'est vrai. Je n'ai pas passé la nuit loin du tombeau. C'est ensuite
que je suis venu faire la visite et je suis resté ici pour me reposer.
- Ah, bon ! C'est ça ! reprend le mari. Maintenant tu dis la vérité.
Car aucun être humain ne peut rendre visite la nuit à ce tombeau.
Les gens viennent comme nous dans la journée, puis repartent à
Dîna après la fin de leur visite. C'est ce que nous ferons : je
suis déjà passé ici à plusieurs reprises, mais ma
femme n'était jamais venue et nous avons fait le crochet pour qu'elle
puisse visiter le tombeau et y prier.
Et où vas-tu maintenant ?
- J'ai l'intention de me rendre à Dilly, pour voir le tombeau de Muhammadu
Abdullahi Su'aadu, le poète (5).
(Je ne savais pas à l'époque que j'étais appelé
à travailler sur ses poèmes dans les années 60, lors d'un
autre voyage à Dilly, avec Madame Seydou. J'ai lu alors presque tous
ses poèmes, je les ai chantés, j'en ai appris certains même
par cœur. Mais à l'époque de ce récit, je visitais
les tombes des saints pour faire des prières, demander la clémence
de Dieu pour ces derniers, et demander également aux saints de me faire
bénéficier de leur baraka (6).
Le visiteur reprit :
- Tu es seul ?
- Je suis seul. Personne ne m'accompagne.
- Je ne peux pas te prendre, car j'ai avec moi également ma femme et
ma belle-mère, nos bœufs porteurs ne peuvent transporter une personne
de plus.
- Alors, lui dis-je, tu peux quand même faire quelque chose pour moi,
si tu as quelque chose à manger. Je n'ai rien mangé ni bu depuis
hier matin, lorsque j'ai quitté Dîna !
- On peut te donner un peu de viande séchée.
- J'aimerais bien, dis-je, mais je n'ai pas d'eau non plus.
- Nous avons un peu d'eau. Apporte ta bouilloire !
Dieu m'a protégé et permis d'arriver après toutes ces aventures
jusqu'à Dîna. De là je passai à Dilly, puis à
Nara, et enfin à Mouroudia. Dans ce village avait vécu un grand
marabout, Muhammad Murji, comme le nomment tous les Maures. Il était
déjà mort à l'époque de mon passage, mais en laissant
une descendance de douze ou treize fils, tous des walî (7). Ils me reçurent
chez eux et je restai trois jours pour bien me reposer. Je me fis alors montrer
la route de Banamba et je suivis des gens qui s'y rendaient en charrette.
J'allais souvent avec mon fusil à Gonda. Un jour, les
villageois me demandèrent ce que je chassais :
- Je chasse tout le gibier que je vois !
- Alors nous avons ici un animal très fort, qui peut lutter avec les
lions et leur échapper : c'est un timba !
Ils désignaient ainsi en bambara le yeendu, nommé en français
fourmilier ou oryctérope, parce qu'il mange les fourmis. C'est une bête
assez forte, mais qui résiste peu à l'attaque des balles.
Et ils reprirent :
- Nous pouvons t'indiquer où se trouve cet animal. Les chasseurs de Gonda
et des villages voisins ont tout tenté pour tuer ce grand fourmilier,
sans jamais réussir.
- Pourquoi donc ?
- Parce que cet animal est invulnérable à cause des incantations
qui lui sont attachées. D'ailleurs si quelqu'un le tuait, il s'exposerait
à mourir dans la même année. Si vous souhaitez avoir longue
vie vous ne devez pas le tuer, vous ne devez pas le voir même !
Et le chef des chasseurs de ce village, Sidi Diarra, ajouta :
Tu as tué beaucoup de fourmiliers, mais tu ne pourras pas tuer celui-ci
! De toutes façons il est très âgé, on a fait tout
pour l'abattre mais c'est impossible. Si tu réussis, je te donnerai un
cadeau comme personne ne l'a encore fait !
- Que m'offres-tu ?
- Tu venais de Mopti ici uniquement pour la recherche de céréales,
n'est-ce pas ?
- Oui.
- Je te donnerai une quantité de céréales qui ne te fera
pas regretter de nous être venu en aide : car c'est notre intérêt
d'avoir la tête de cet animal ! Cependant, je t'avertis que ta mission
ne sera pas facile : j'ai passé presque un mois à la recherche
de ce fourmilier sans pouvoir le trouver. J'ai confié la même mission
à de nombreux chasseurs, mais aucun d'entre eux n'a réussi.
- Bon ! Si tu me donnes des céréales, je veux essayer moi aussi.
A ce moment, certains de mes amis me mirent en garde :
- Ce n'est pas la peine de te fatiguer ! Six villages de chasseurs n'ont pas
pu en venir à bout : alors toi, comment pourrais-tu y parvenir ?
- Je ne sais pas, je vais essayer.
On me prévint que la bête ne sortait pas pendant
la journée. Mais cela, je le savais, puisque chez moi aussi, les fourmiliers
ne se promènent que la nuit. Nous attendîmes jusqu'après
dîner et vers neuf heures, je m'embarquai en compagnie du vieux chasseur
du village Sidi Diarra dans une pirogue. Après avoir traversé
le fleuve qui dans la zone de Gonda est deux fois plus large qu'à Mopti,
nous continuâmes jusqu'au grand bosquet où vivait le fourmilier
en question, avant d'accoster la rive opposée, sous un grand arbre. Après
avoir débarqué, je commençai à tout préparer.
J'armai mon fusil, je chargeai ma lampe à six piles, que je m'étais
attachée sur la tête. Je disposai ma cartouchière sur ma
chemise. Voyant que les deux personnes qui conduisaient la pirogue à
la perche voulaient se joindre à nous, je leur demandai de ne pas me
suivre, ou tout au moins d'éviter de faire trop de mouvements avec moi
et de laisser une centaine de mètres entre eux et nous, en se repérant
sur la lumière que j'avais sur mon front.
Au début, nous nous contentâmes d'aller et venir et le vieux chasseur
me dit :
- A pareille heure, il vaut mieux rester le long de la rive du fleuve, car c'est
le moment où l'animal descend pour boire. Plus tard il monte dans les
buissons pour déterrer les fourmis et les termites.
Nous longeâmes donc un peu le fleuve et nous rencontrâmes le fourmilier
au bout de peu de temps. La lumière tomba sur lui pendant qu'il buvait.
Dès que je le vis, je le signalai au vieux en sifflant. Puis la bête
remonta. Le vieux vint près de moi, je lui montrai l'animal sur qui je
promenai le faisceau de ma lampe, au loin. Le vieux dit : "oui, c'est bien
lui ! De tous les fourmiliers qui vivent dans ce buisson, c'est lui le plus
gros ! Quelqu'un qui l'apercevrait sans l'examiner attentivement, pourrait jurer
au nom d'Allâh que c'est un âne ! Seulement, l'âne est de
plus haute taille que le fourmilier. Alors que notre bête est un peu plus
basse sur pattes. Mais elle est énorme, vraiment énorme ! "
Bon ! Maintenant que je m'étais assuré qu'il s'agissait bien de
notre fourmilier, je le poursuivis sur une petite distance. Quand il commença
à entrer dans le bosquet, je fis des pas assez rapides pour le dépasser
de trente-cinq mètres. C'est alors qu'il découvrit la lumière
de ma lampe et se mit à me regarder. Je visai l'animal. Dieu a voulu
que la balle n'arrive pas exactement là où je visais puisqu'au
lieu d'atteindre la tête elle atteignit la clavicule, cassa l'os puis
entra dans la poitrine, avant de ressortir par derrière.
Le fourmilier hurla, on aurait dit un être humain. Il tomba par terre.
J'appelai à haute voix le vieux chasseur et les autres qui venaient après
moi. Le vieillard dit qu'il ne pouvait pas le toucher parce que c'était
très dangereux.
Voyant la frayeur de mes compagnons, je me fis apporter deux couteaux pour égorger
l'animal. Le premier couteau se cassa à la première tentative,
je ne pus même pas entamer la peau. On me donna le second couteau. J'ai
tout fait, tout ! J'ai tout fait pour parvenir à l'égorger, sans
arriver à rien !
D'autres vinrent me relayer et prendre le couteau. Après de nombreuses
et vaines tentatives, nous trouvâmes finalement un moyen de l'égorger
: je pris la peau, je la soulevai, pendant qu'une autre personne l'égorgeait
avec le couteau.
Maintenant, Abdoullaye Bouraïma, Tangara Koundia, le vieux Sidi Diarra
et moi, avons tout fait pour porter le fourmilier jusqu'à l'endroit où
nous avions garé la pirogue. Ce fut peine perdue ! Il nous fallut faire
le tour avec la pirogue et la rapprocher, pour parvenir à le traîner
jusqu'à l'eau.
Une fois le fourmilier dans la pirogue, je dis au vieux chasseur :
- Maintenant, j'ai satisfait à la condition qui avait été
établie, puisqu'il était convenu que si je tuais cet animal, je
recevrais du mil en abondance !
- Oui ! Je ne suis pas quelqu'un qui puisse te trahir. Je te donnerai cela demain
matin. Mais maintenant, si tu veux, tu peux encore chasser dans les buissons,
puisque nous sommes arrivés il y a peu de temps. Il n'est même
pas dix heures.
Je continuai à parcourir avec mes compagnons les buissons en tous sens
et je rencontrai une troupe de porcs-épics en train de manger les fourmis
des arbres. Je crois qu'ils avaient l'habitude des chasseurs et des fusils car
dès qu'ils virent la lumière, ils se dispersèrent. Je les
poursuivis un à un. Je réussis à en tirer un, je l'égorgeai.
Je poursuivis les autres, je rattrapai un deuxième, très loin,
je le tuai et je l'égorgeai. Je poursuivis les deux autres jusque de
l'autre côté du bosquet, dans un endroit où il y avait un
peu d'eau. Ils descendirent pour se cacher, et j'atteignis l'un d'entre eux.
J'en avais donc trois maintenant. Mais pour les ramener à la pirogue,
mes trois compagnons durent faire très attention car on ne peut pas traîner
par terre les porcs-épics, à cause de leurs piquants très
dangereux. Nous dûmes chercher une corde et les traîner par la tête
jusqu'à la pirogue.
Cette chasse au fourmilier me permit de recevoir trois cents kilos de petit
mil, trois cents kilos de riz décortiqué et mille francs de l'époque.
Voilà donc ce qui est arrivé entre cet animal et moi.
Je vais raconter maintenant une histoire d'autruche qui est
arrivée lors de ma visite à Dar es Salam.
Je résidais alors dans le village de ma femme Penda, avant mon mariage.
J'étais allé rendre visite à son père, qui est également
le frère de mon père. Une fois arrivé aux abords de Dar
es Salam, j'allai dans un marché, au village de Dianké, dans le
cercle de Niafounké. J'y trouvai une femme bella8 qui vendait des œufs
d'autruches.
Je lui demandai :
- Combien vends-tu chaque œuf ?
- Cent francs, me dit-elle.
Je discutai le prix et finalement j'achetai trois œufs, pour cinquante
francs chacun, que je ramenai au village de ma future femme, à Dar es
Salam. C'est à ce moment-là que je me fiançai avec elle.
Je pris un œuf, et j'écrivis dessus le nom de mon ami, Aboubacar
Barry. Sur l'autre œuf, j'écrivis le nom d'un autre de mes amis,
Amadou Coulibaly, qui est mort aujourd'hui. Sur le troisième œuf
enfin, j'écrivis mon nom.
Je me renseignai sur la manière de faire arriver ces œufs à
éclosion. Une femme bella me donna le conseil suivant :
- Il te faut chercher une marmite, ou un canari, et y mettre une grande quantité
de grains de coton. Tu déposeras les œufs par dessus, tu rempliras
le récipient avec les graines de coton et tu mettras le tout dans un
endroit chaud. Grâce à la chaleur retenue par les grains de coton
les œufs pourront éclore et te donner trois autruches.
Je suivis donc ses conseils, et déposai le tout dans une paillote, où
étaient entreposés des bagages, des objets divers et des céréales.
Je laissai là les œufs. Venu voir au bout d'un mois, je trouvai
un œuf déchiré, fendu, mais à l'intérieur l'animal
était mort. Je remis les graines de coton par dessus les autres œufs
et laissai le tout en l'état, jusqu'à ce que l'un des œufs
se fende à nouveau, et que le poussin en sorte. Un matin, je le vis s'asseoir
près de la coquille de l'œuf ; et voyant chaque matin le poussin
de l'autruche, je demandai aux Bella ce qu'il fallait faire. ils me dirent :
"Il ne faut rien faire ! Laisse les oeufs sur les graines de coton jusqu'à
ce que les poussins en sortent ! Et en attendant, celui qui est né restera
au chaud, ce qui facilitera sa survie."
Puis, un jour, je vis le poussin en train d'attraper et de gober des mouches.
Je compris qu'il lui fallait des mouches maintenant. Donc, j'allai dans les
endroits où nous barattions le lait et en frappant avec un couvercle,
je pus trouver quatre, cinq, six mouches noires que je déposai près
du poussin, qui les avala.
Je continuai ainsi jusqu'au moment où le poussin fut capable de descendre
du canari par terre. Je me mis alors, chaque fois que j'allais en brousse, à
casser des termitières et à lui apporter les termites à
manger.
Bientôt il commença à se promener avec les poulets de la
cour. Mais un jour, je me rappelai l'œuf qui restait encore. J'allai le
voir, mais je ne trouvai pas de poussin. Je demandai à une femme bella
; elle me dit qu'au bout d'un mois, c'était fini, l'œuf ne pourrait
plus éclore. Je pris ce dernier œuf, je le fis cuire et le mangeai.
Le petit poussin d'autruche vivait maintenant avec les poulets. J'allais dans
la brousse, coupais des feuilles d'arbres, au moment où les bourgeons
éclosent, et je les lui ramenais à manger. Dans la nuit, il couchait
parmi les poulets. Il grandissait et il mangeait tout ce qu'on lui donnait :
le riz, le tô, le poisson sec ! Puis il a grandi au point d'arriver à
ma taille. Lorsque je prenais mon fusil et que j'allais à la chasse,
à mon retour je lui laissais les intestins des oiseaux et de toutes les
bêtes que j'avais abattues
Quand je compris qu'il mangeait de la viande, je me mis à chasser pour
lui des écureuils. Je coupais chaque écureuil en deux moitiés,
qu'il venait prendre et avaler. Ou bien je les coupais en trois morceaux, qu'il
prenait et avalait de la même façon. Maintenant le poussin était
devenu une autruche plus grande que moi !
Le commandant de cercle (9) de Léré apprit que je possédais
une autruche. Il envoya un garde pour m'ordonner. de faire venir l'autruche
à Léré, puisque c'est interdit d'en élever. Je dis
au garde que je ne pouvais plus prendre cette autruche pour la conduire à
Léré, car elle était plus forte que moi maintenant ! Ils
retournèrent rapporter ma réponse au commandant, qui vint alors
en personne. Il m'ordonna de tout faire pour attraper l'autruche, car il était
interdit d'en posséder.
- Je ne savais pas, lui dis-je. Si j'avais seulement su ! J'ai simplement acheté
un œuf et je l'ai gardé jusqu'à ce que l'autruche qui en
est sortie atteigne la taille qu'elle a aujourd'hui ! Elle est arrivée
à un stade où je ne peux rien contre elle : elle part le matin
dans la brousse et ne revient que vers six heures.
- Que vais-je donc faire ? demanda le commandant.
- Je ne sais pas ! Vous ne pouvez pas me la laisser ?
- Non, je vais la prendre pour l'envoyer à Bamako. Car c'est le jardin
zoologique qui doit la garder.
- Je ne savais pas !
Le jour prévu pour la capture, elle quitta le village le matin de bonne
heure et s'en alla en brousse, avant même le réveil du commandant.
Ils ont tout fait pour la prendre, mais sans succès. Elle quittait le
village le matin et ne revenait qu'au crépuscule. Lorsqu'ils voulaient
l'arrêter, elle sortait, on courait en vain derrière elle. Comme
ils ne voulaient pas la tirer au fusil, elle s'en allait dans la brousse et
passait toute la nuit là-bas. Ils firent tout pour la capturer, mais
ce fut peine perdue. Ils vinrent me voir en me disant :
- C'est toi le propriétaire, il te faut essayer de l'amadouer pour la
prendre, et nous la remettre pour que nous l'attachions.
- Je ne peux pas courir dans la brousse derrière l'autruche. Si vous
me dites de lui tirer dessus, je peux le faire !
- Mais si tu la tires, on ne peut plus l'envoyer à Bamako !
Les choses restèrent en l'état pendant six mois. L'autruche était
devenue grande ! Maintenant, elle avait commencé à attaquer les
gens. Si une femme allait au bord du fleuve pour laver son mil, l'autruche venait
et renversait le récipient pour faire tomber le mil par terre et le manger.
Elle commençait à m'embêter ! Elle allait jusqu'à
Dianké, où se tient le marché. Les commerçants qui
vendaient les dattes étaient tout le temps en train de me faire payer
quelque chose à cause des dégâts provoqués par l'autruche.
Alors je me mis à beaucoup regretter d'avoir ces problèmes. Quand
je voulus repartir à Mopti, on me dit que si je l'emmenais avec moi,
l'autorité malienne n'allait pas l'accepter. Ils allaient la tuer ou
m'infliger une amende.
Donc, un jour, je tirai dessus avec mon fusil. Je partageai la viande avec les
voisins, et nous avons mangé de la viande d'autruche pendant une semaine,
et même plus !
Puis le commandant de Léré m'écrivit encore au sujet de
mon autruche. Je lui dis :
- L'autruche est partie dans la brousse, je n'ai pas pu la revoir depuis que
vous avez quitté notre village. C'est fini !
Il a tout fait pour savoir exactement ce qui s'était passé, mais
il n'a pas pu.
Voici encore une autre de mes aventures, encore plus étonnante
que les précédentes !
J'avais accompagné ma femme Penda dans son village et au bout d'une semaine,
j'eus envie d'aller à la chasse. Le fils du chef de village de Dar es
Salam était Gouro, depuis la mort de son père.
Je lui demandai :
- Y-a-t-il du gibier ici ?
- Que chasses-tu ?
- Tout ce que je peux trouver : les pintades, les biches, tout !
- Les biches se trouvent très loin du village. Mais pour les pintades,
je peux t'accompagner jusqu'à l'endroit où il y en a.
Nous partîmes donc dans l'après-midi, aussitôt après
la prière. Il me conduisit non loin du cimetière, dans un endroit
où nous trouvâmes un grand nombre de pintades. Tout un groupe !
A notre arrivée, une pintade mâle nous aperçut. Toutes les
autres étaient en train de manger; elles grattaient la terre avec tant
d'ardeur qu'on voyait la poussière monter ! Donc, le mâle donna
l'alerte et toutes les autres pintades s'envolèrent, sauf lui. Ne voulant
pas me contenter d'une seule pintade, je partis en courant à leur poursuite,
et le mâle les rejoignit entre temps. Je m'approchai donc et me mis en
position pour tirer. Mais la même bête donna l'alerte en faisant
"Krrrr" ! et toutes les pintades partirent de nouveau. Je me dis alors
: "Vraiment, ce mâle commence sérieusement à m'embêter
! "
Et je me remis à la poursuite des pintades.
Quand j'arrivai au troisième endroit qu'elles occcupaient maintenant,
le mâle sauta sur un tronc d'arbre pour prévenir les autres pintades.
Je dis à Gouro :
- Je n'aurais pas voulu tuer une seule pintade : ça va me gâter
une seule cartouche pour rien ! Mais je suis obligé d'abattre celle-ci,
elle m'a trop poussé à bout !
Je me mis donc en position pour viser. La pintade était sur le tronc.
Quand je dis (10) "Po" ! elle tomba à la verticale et sur le
dos. Elle était en train de battre comme ça des pieds à
mes yeux ! Gouro me tendit son couteau :
- Tiens voici mon couteau pour l'égorger !
Je pris le couteau, Gouro vint derrière moi et je ne trouvai plus que
les plumes, la pintade avait disparu. Or elle était bel et bien tombée,
je l'avais vue ! Elle ne s'était pas envolée, elle n'avait pas
fait de mouvements pour partir en cachette. D'ailleurs il n'y avait aucune cachette
où elle aurait pu se dissimuler : il n'y avait que le tronc et pas de
buisson. J'étais donc venu avec Gouro, disant : "je vais prendre
la pintade ! " Et je n'avais trouvé que des plumes : des plumes
en très petite quantité, qui ne pouvaient même pas remplir
les paumes de mes mains. J'étais vraiment stupéfait !
- Qu'y a-t-il ? demanda Gouro
- Ça, c'est vraiment trop fort !
- Mon Dieu ! Pourtant elle est quand même tombée près de
l'arbre !
- Moi aussi je l'ai vue ! C'est quand même terrible !
Et Gouro d'aller et venir aux alentours de tous côtés, à
la recherche de la pintade.
- Mais comment cela est-il possible ? Et en plein jour par dessus le marché
! Il y a des buissons aux alentours, allons les fouiller !
Mais il n'y avait là-bas rien qui ressemble à une pintade.
- C'est donc un jinn que nous avons tué ! dis-je alors, ne sachant quelle
autre explication donner à ce phénomène.
Nous avons marché marché jusqu'à épuisement. Après
une halte, nous repartîmes, et je tombai sur un autre groupe de pintades.
J'en touchai huit d'un coup. Je les égorgeai et nous décidâmes
de rentrer.
Sur le chemin du retour, nous continuions à évoquer la disparition
de la pintade.
- On n'a jamais vu ça ! observait Gouro. Depuis que tu t'es mis à
chasser, as-tu seulement vu une fois une chose pareille ?
- Je n'ai jamais vu chose pareille ! Vous tirez sur une pintade, elle se détache
de l'arbre, elle tombe devant le tronc à la verticale, elle reste sur
le dos à agiter ses pattes. Nous prenons le couteau, la pintade reste
là-bas, nous la voyons bien distinctement et quand nous arrivons, elle
a disparu, nous trouvons seulement quelques plumes ! C'est la première
fois que je vois une chose pareille !
De retour en ville nous racontâmes notre aventure aux vieillards. Parmi
eux il y avait un vieux chasseur qui nous dit :
- Les pintades ? Eh bien la pintade mâle peut faire même quelque
chose de plus grave que ça !
- Ah bon ? lui dis-je.
- Oui !
Je laissai tomber, nous n'en avons plus parlé. A cette époque,
pendant mon séjour à Mopti, j'avais vendu mon fusil perfectionné.
J'avais alors un fusil africain, et je repartis un peu plus tard à la
chasse aux pintades. Je vis une troupe de pintades. Dès qu'elles m'aperçurent,
elles entrèrent toutes se cacher dans des herbes.
Je pensai alors : "Voici un bon coup ! "
Le mâle sortit et vint me faire face. Je me mis en position de tir. Mais
quand je dis "kak", le fusil s'enraya, le coup ne put pas partir :
le percuteur n'avait pas pu frapper la poudre. Prenant mon couteau, je remis
les choses en ordre dans le fusil, et repartis à la poursuite de la pintade.
Je visai : elle me vit encore, elle s'enfuit et s'arrêta un peu plus loin
en disant "kakakaka", comme si elle se moquait de moi. Je m'assis
encore, je pris la position de tir et de nouveau l'arme s'enraya. Prenant mon
couteau, je remis les choses en place, et je repartis à sa poursuite.
Une fois de plus elle m'aperçut Maintenant, elle ne faisait pas de bruit,
mais elle me faisait face, un brin de paille sèche dans la bouche, en
me regardant fixement. Je me mis en position de tir, mais une fois de plus le
coup refusa de partir. J'ajoutai de la poudre, je tirai encore, le fusil ne
fonctionnait toujours pas. J'essayai encore une fois, et maintenant c'est la
poudre qui manquait.
Trois fois il m'avait été impossible de tirer. De guerre lasse,
j'abandonnai la pintade, qui se moquait toujours de moi en faisant "Ko
ko ko ko ko kok" ! Je dis : "Oui, vraiment tu as raison." Et
je partis. Car j'avais eu peur.
Voici donc ces deux choses un peu étonnantes qui me sont arrivées
avec les pintades. Je n'ai jamais rien vu de pareil avec un animal de la brousse.
Ça non ! Ces choses paraissent impossibles et pourtant j'en ai été
le témoin.
Voici ce qui nous a été rapporté : lorsque
le conflit entre El Hadj Oumar et Shékou Amadou apparut imminent, les
habitants de Hamdallaye appelèrent à l'aide les Dogons et leur
demandèrent de prendre tous les manuscrits, documents et objets intéressants
qu'ils ne voulaient pas laisser tomber aux mains des Toucouleurs, et de les
mettre en sûreté.
Les Dogons descendirent donc de leurs montagnes. Ils chargèrent à
dos d'ânes, à dos de bœufs et sur leurs têtes tout ce
qu'ils purent emporter. Mais El Hadj Oumar arriva avant la fin de ce déménagement
et s'empara de ce qui restait encore à Hamdallaye. Cependant le bruit
a continué de courir que tous les autres documents venant de Hamdallaye
se trouvaient à Pinia. Ce sont les marabouts de Bandiagara qui m'ont
parlé de cela et je suis sûr qu'il ne s'agit pas de mensonges.
Aujourd'hui cependant les habitants de Pinia ne savent pas si c'est vrai ou
pas.
Donc, cela me conduisit à demander à mon Ministère, à
Bamako, de m'aider à trouver des moyens pour monter une expédition
vers Pinia, afin de rechercher ces manuscrits. On me répondit à
plusieurs reprises que dès qu'on aurait de l'argent on allait essayer,
mais que pour l'instant il n'y en avait pas ; cependant, si on en trouvait,
on allait essayer, etc etc...
De guerre lasse, je profitai de la fin d'une mission menée avec Louis
Brenner pour partir à Pinia demander à l'imam de ce village (car
une partie de Pinia est musulmane) s'il pouvait nous aider à savoir quelles
familles étaient descendues à Hamdallaye pour prendre ces manuscrits.
Ce fut un voyage très pénible : il fallut laisser la voiture en
cours de route, continuer à pied dans les rochers sous un soleil très
chaud. Nous avons failli mourir là-bas ! Mais Dieu nous a sauvés.
Une fois arrivé, j'interrogeai l'imam du village, qui me répondit
qu'il n'était au courant de rien : tout ce qu'il savait, c'est que la
partie musulmane de Pinia est islamisée depuis le temps de Shékou
Amadou. Mais de toutes façons, s'il est vrai que des manuscrits ont été
apportés à Pinia, nul doute qu'ils ne soient actuellement complètement
détériorés, car les Dogon ne connaissent pas la manière
de conserver les livres. Peut-être les ancêtres qui ont apporté
ces documents les ont-ils entreposés dans leurs maisons. Mais dans ce
cas les termites et la pluie en ont eu certainement raison, et les manuscrits
auront fini par être amalgamés à une termitière et
le tout par être adoré comme des idoles : les Dogon pratiquent
ce genre de culte en versant dessus la crème, le lait et le sang. Donc,
les Dogon d'aujourd'hui n'en connaîtront même pas l'origine et diront
seulement qu'il s'agit d'idoles de famille. C'est la fin la plus probable de
la chose ! Les gens qui ont apporté ces manuscrits sont morts depuis
longtemps, et leurs descendants les ont toujours vus dans leurs maisons, sous
forme de termitière, mais sans savoir de quoi il s'agit. Ils sont aujourd'hui
irrécupérables.
De toutes façons, il a été impossible de trouver qui que
ce soit dans le village de Pinia pour nous donner des informations précises.
Lorsque les Dogon regardent un étranger, c'est fini. Nous sommes restés
là deux ou trois jours, nous avons essayé par tous les moyens
d'obtenir des renseignements, mais nous n'avons rien eu
Voilà... Alors, aujourd'hui, je pense que pour les recherches historiques
sur le Mali, il suffit de passer à la Bibliothèque Nationale Française
et d'y consulter les Fonds Archinard et de Gironcourt (11), et qu'il est inutile
d'aller au delà. Mais si Dieu a voulu qu'un chercheur aille plus loin,
je vous dis que dans tout le Macina, de Ouro Ndia jusqu'à Dia, il n'en
trouvera jamais autant. Cependant, pour éviter la fatigue, le chercheur
doit aller consulter la Bibliothèque Nationale française. C'est
là qu'il y a tout. Ce que les colonisateurs ont trouvé en arrivant
dans le pays, tout ce qui n'est pas parti avec les Dogon à Pinia, tout
ce qu'ils ont ramassé et rapporté de Ségou, ils ont tout
déposé à Paris.
Car El Hadj Oumar avait accumulé à Ségou dans sa bibliothèque
tout ce qu'il avait trouvé comme livres et comme manuscrits dans les
pays où il est passé, et il y a fait apporter ce qu'il avait trouvé
à Hamdallaye. C'est pour cela que si vous allez travailler dans le Fonds
Archinard à Paris, vous y trouverez de nombreux manuscrits de Djenné,
de Hamdallaye, de Soufouroullaye, de Mopti...de Ténenkou... avec les
lettres et la correspondance de El Hadj Oumar. Alors que sur place on ne trouve
plus rien (12). Depuis le moment où j'ai commencé à faire
des recherches, les manuscrits que j'ai pu découvrir par ci par là,
un à Douentza, un à Nokoura, un à Boundoukôli (13),
un à Djenné, c'est toujours une copie du même document,
sur l'origine des Peuls du Macina. et rien d'autre... Tout le reste est formé
de traditions orales qu'on peut recueillir pour les transcrire. Il en est de
même pour ce que de Gironcourt a recueilli.
Nous devons partir ensuite à Tombouctou assister à
l'inauguration du nouveau marché. Il est également prévu
une exposition de manuscrits, qui seront présentés par leurs propriétaires.
Nous nous joignons aux Touaregs, aux nomades qui viennent assister eux aussi
à l'inauguration. Le Président de la République du Mali
a organisé une cérémonie très mémorable De
nombreux étrangers sont venus y assister, certains même d'Amérique.
Nous passons tout ce temps à pied, pour filmer les manifestations et
les réceptions. Les Touaregs comme les gens de Tombouctou montrent leurs
spécialités culinaires.
Ainsi les Touaregs égorgent-ils un chameau dans l'intention d'honorer
le Président. Ils le dépouillent, lui ouvrent le ventre. Ils égorgent
un mouton, ils en enlèvent la peau, ils lui ouvrent le ventre et ils
mettent le mouton à l'intérieur du ventre du chameau ! Ils égorgent
un poulet. Ils lui ouvrent le ventre et ils le mettent dans le ventre du mouton.
Ils égorgent un pigeon, ils le plument, ils lui ouvrent le ventre et
ils le mettent dans le ventre du poulet. Ils cherchent trois œufs. Ils
les lavent proprement et les introduisent dans le ventre du pigeon. Ils cousent
le ventre du pigeon. Ils cousent le ventre du poulet. Ils cousent le ventre
du mouton. Ils cousent le ventre du chameau. Puis ils soulèvent le chameau
avec son contenu et le mettent à cuire.
Ils le laissent griller depuis le matin jusqu'à sept heures du soir.
Les Touaregs spécialistes en matière de rôtisserie apportent
deux grands bâtons entre lesquels ils attachent des cordes, disposées
comme s'ils faisaient de la vannerie. Puis ils disposent au dessus un tissu
d'un blanc immaculé. Ils déterrent le chameau et le déposent
sur le vêtement blanc, bien nettoyé et bien propre. Trois personnes
l'apportent sur la table de réception. Je n'ai jamais vu rien de pareil
! C'est alors que je comprends pour la première fois combien les Touaregs
sont qualifiés en matière de rôtisserie !
Nous nous mettons à manger. Il y a là le chef de l'État
malien avec ses députés, ses ministres, ainsi que les autres personnalités
étrangères qui ont répondu à l'invitation, puis
mes compagnon et moi. La longueur de la table sur laquelle nous mangeons est
peut-être de quinze mètres ou davantage.
Nous prenons la viande de chameau rôtie, avec les doigts. Ce n'est même
pas la peine d'utiliser un couteau. Cette viande vient toute seule, on peut
la prendre à la main, tellement elle est rôtie. Les convives mangent
toûoût le chameau jusqu'à la fin. Nous trouvons dans le ventre
de ce chameau un mouton cuit à point. Nous le mangeons, puis nous trouvons
dans le ventre de ce mouton un poulet. Enfin nous trouvons dans le ventre de
ce poulet un pigeon. Il y a cependant des gens qui n'ont rien eu, car c'est
trop petit pour tout ce monde. On trouve dans le ventre de ce pigeon un œuf
cuit à point et on le donne au chef de l'État !
Voilà comment les Touaregs ont organisé cette réception
à Tombouctou.
Les autres habitants de Tombouctou, ceux qui ne sont pas touaregs, ont préparé
la nourriture selon leurs moyens. J'ai déjà eu l'occasion de savourer
leur sauce et je n'en ai jamais mangé de meilleure ! On la prépare
en faisant fondre du beurre de vache. On cueille des fruits dont on presse la
pulpe pour en tirer un jus très sucré. On prépare petit
à petit ce jus, jusqu'à ce qu'il ait pris la consistance d'une
confiture. On mélange cette confiture au beurre de vache, pour former
un mélange bien homogène
Le deuxième jour, tout le monde mange cette nourriture et les autres
plats. C'est chaque fois une sauce différente et chaque sauce est meilleure
que la précédente. Tous ceux qui ont assisté à la
cérémonie sont d'accord pour dire que vraiment la sauce des habitants
de Tombouctou est sans pareille ! La ville de Tombouctou y a acquis une grande
réputation pour ses connaissances en matière culinaire (14).
Je vous ai promis tout à l'heure de continuer notre causerie, à propos de quelques thèmes que je n'ai encore que peu abordés. Je commencerai par vous entretenir des effets de la sécheresse sur notre vie au Mali, en évoquant les différentes sécheresses qu'a connues le peuple malien, aussi loin que peut remonter ma mémoire.
La sécheresse de l'année 1913-1914 (Kitangal, la grande année)En fait, la période de sécheresse, la plus ancienne
que je puisse mentionner, même si je ne l'ai pas vécue personnellement,
est celle survenue dans la terrible année 1913-1914, que je connais par
le récit que m'en firent mon père et ma mère
Il y eut à cette époque une sécheresse, qu'on appelle en
langue peule Kitangal, c'est-à-dire "l'année terrible"
(15). Elle eut lieu au moment de la naissance de mon grand frère Amadou.
Je n'ai donc pas assisté à cette épreuve. Mais partout
on en a parlé dans le pays malien ! Les hommes mouraient à cause
de la famine. Les animaux mouraient à cause de la famine. Il n'y avait
pas assez d'eau pour que les hommes boivent, il n'y avait pas assez d'herbe
pour les animaux.
La famine dura pendant les douze mois de l'année 1913 : douze mois effroyables
au cours desquels il y a eu même des brigandages et des vols.
Certains mangeaient leurs ânes, d'autres mangeaient leurs chevaux. J'ai
appris par mon père que les gens cherchaient comment voler les calebasses
inutilisées pour les piler, les saler et les consommer ainsi ! Ceux qui
avaient des paires de chaussures en peau non tannée allaient les brûler
sur le feu et les mangeaient ! Jamais les Soudanais du Mali n'oublieront les
souffrances endurées pendant cette famine ! Tous ceux qui ont vécu
cette année terrible n'ont cessé d'en parler pendant le restant
de leurs jours.
Cette famine fut excessivement grave. Puis au bout de treize mois finalement
il se mit à pleuvoir. Les semailles n'avaient pu être faites à
temps. Mais les pastèques se mirent à pousser dans le désert,
et il y eut aussi des poissons. Les poissons, on pouvait les prendre directement
puisqu'il n'y avait plus d'eau dans le fleuve. On les prenait même à
la main ! Lorsque les gens avaient de quoi faire du feu, ils les faisaient cuire.
Sinon, ils les mangeaient séchés. Mais un peu plus tard, lorsque
les pastèques furent mûres et que les gens se mirent à les
manger, ils mouraient sur le champ. De même lorsqu'ils trouvaient une
vache égarée, qu'ils la prenaient et l'égorgeaient, puis
en mangeaient à satiété, ils mouraient immédiatement,
sur le champ ! C'est une épidémie qui se répandit en même
temps que la famine : lorsque quelqu'un d'affamé depuis longtemps mangeait
de nouveau à sa faim, il mourait immédiatement ! C'est quelque
chose de vraiment très curieux, très étonnant ! Beaucoup
de gens sont morts, certains de faim, d'autres dès qu'ils ont trouvé
à manger : leurs intestins ne pouvaient plus supporter la nourriture
après un si long jeûne !
Mais j'ai personnellement vécu, pendant mon séjour
à Bamako, deux périodes de sécheresse très dures,
qui sont encore dans toutes les mémoires : celle qui a commencé
en 1973, et celle des années 84-85.
J'évoquerai d'abord la première.
Avant les années 1973 et suivantes, où de nombreux villages ont
été désertés, le Mali était très habité.
Les pêcheurs prenaient des poissons en quantité phénoménale.
Ils en tiraient leur nourriture, ils les commercialisaient, ils pouvaient bien
vivre avec leur pêche. Si vous étiez arrivé à Mopti
à cette époque, vous auriez vu des pirogues alignées sans
discontinuer, à perte de vue et toutes ces pirogues étaient chargées
de poisson fumé, de poisson séché, de poisson cru, qu'on
apportait au marché.
Les habitants de Mopti qui ne sont pas pêcheurs sont agriculteurs, la
plupart cultivant le riz, comme dans tout le Macina, dans la zone inondable
du bourgou. Et à cette époque, tous les villages situés
le long du Niger étaient sans pareils pour la culture du riz.
Les villages du Kounari qui se trouvent dans la plaine mais sont moins proches
du fleuve cultivaient le riz et le mil : c'est le cas de Kona. Les villages
situés au delà et adossés aux collines, comme Niakongo,
Ouro Néma, comme tous ceux du Kounari, sont trop éloignés
de l'eau de crue pour pratiquer la riziculture.
Dans le cercle de Douentza, les gens cultivaient seulement le mil, les arachides,
les haricots, et aussi du fonio. Dans le Haayre, on ne cultive nulle part du
riz. Dans la région de Bandiagara, certains parvenaient à cultiver
du riz, mais c'est par le mil qu'ils étaient connus : le mil, le gros
mil, le fonio et les arachides. Cependant, ils pouvaient pratiquer aussi un
petit jardinage de maïs et de haricot, pour leur alimentation personnelle...
Mais quand l'année 73 arriva, elle retira tout ça de la main du
peuple malien. Et en 1973, il y eut également un gros déficit
en matière de pêche. Les pêcheurs ne pouvaient rien prendre,
puisque l'eau ne venait pas, et que la pluie ne venait pas. Une sorte d'épidémie
frappait les arbres, l'herbe, les animaux, tous les êtres vivants, même
les poissons.
Les pêcheurs pouvaient partir en groupe sur le fleuve pour rechercher
simplement de quoi dîner, mais ils passaient toute la nuit dans l'eau,
pour ne sortir qu'avec un seul poisson, où même les mains vides
!
En 1973 et 1984, nous avons vu quelque chose de terrible... Le pays était
tellement fatigué que plus personne ne voulait recevoir chez lui ceux
qu'il connaissait et ceux qu'il logeait auparavant. Si vous aviez de l'argent,
vous pouviez manger. Si vous n'aviez pas d'argent, personne n'était plus
votre ami. Personne ne voulait que vous mangiez chez lui.
Le bétail non plus ne pouvait plus vivre. On estime qu'environ sept millions
d'animaux sont morts dans les régions de Gao et Tombouctou. Ce fut une
grande perte pour toute la République du Mali. Tous les animaux mouraient
: moutons, chèvres, vaches, chevaux et même des chameaux.
Personnellement, j'ai compté quarante et un éléphants
morts entre Douentza et Ngouma, lors d'une mission que j'ai effectuée
dans le cercle de Douentza. J'avais pu emprunter le véhicule du commandant
de cercle, qui partait en mission à Ngouma, aux côtés des
représentants des Eaux et Forêts, et du garde-cercle. Au lac Korarou,
il n'y avait même pas une goutte d'eau. Des éléphants étaient
venus chercher à boire. Ils s'avançaient en pataugeant dans la
boue jusqu'au milieu du lac. Mais ils avaient beau avancer, ils ne trouvaient
pas d'eau. Ils s'enfonçaient dans la boue jusqu'à la poitrine
et n'avaient plus ensuite la force de sortir. On en voyait de temps en temps
huit, de temps en temps dix, de temps en temps onze, immobilisés et dans
l'incapacité de bouger (16).
Les habitants des villages environnants descendaient armés de pilons
et de haches et venaient les tuer pour prendre leur viande. Ce qui conduisit
ces gens à un grave différend avec les Eaux et Forêts, puisque
naturellement une telle chose est interdite.
A Ngouma également, il y a deux lacs, dans lesquels les éléphants
descendaient, en s'avançant à grand peine vers la petite parcelle
d'eau qui restait encore au milieu. Avant même d'y arriver, ils s'étaient
enfoncés jusqu'à la poitrine ! Ils ne réussissaient plus
à sortir et personne ne pouvait plus les en tirer. Ils avaient déjà
usé toute leur énergie pour arriver vers les endroits où
il restait un peu d'eau et de boue. Ils renonçaient peu à peu
à sortir et on pouvait en voir dix, vingt même, enlisés
sur place et incapables de s'en retourner. Ils ne pouvaient plus boire, ils
ne mangeaient pas, personne n'était à même de les retirer,
ils restaient là jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Quand c'était fini pour eux, les gens descendaient dans les lacs avec
leurs haches, leurs couteaux, et enlevaient la viande dont ils avaient besoin.
La situation était exactement la même à Nyangay, le plus
grand lac du Mali. Les Eaux et Forêts y comptèrent cette année
là plus de soixante éléphants morts.
Tous ces dégâts résultent de la sécheresse
qui a commencé en 1973. Auparavant, la richesse en gibier de notre brousse
était proverbiale. On y trouvait une quantité de bêtes innombrable,
qu'il s'agisse des Koba (17), des gazelles et de toutes les espèces que
recherchent les chasseurs ! Et il y avait aussi d'innombrables bêtes fauves,
des hyènes, des lions !
Mais à partir de 1973, tous ces animaux sont partis, et personne ne sait
où. Certains disent qu'ils sont allés dans les pays voisins comme
le Niger ou le Burkina Faso. C'est sans doute vrai, puisqu'en circulant au Niger,
j'ai pu voir des animaux sauvages comme on n'en avait jamais vu auparavant.
Il faut bien qu'ils soient venus de quelque part ! Et ce qui est sûr,
c'est que depuis des années on n'avait pas vu ça au Niger !
Et par ailleurs, après le retour de la pluie, de nouvelles espèces
sont apparues. Ainsi, on dit que dernièrement le poisson a commencé
à revenir un peu, et même, lorsque les eaux sont abondantes, on
trouve des poissons qui ne vivaient pas autrefois au Mali. Je ne sais d'où
provient ce changement. En tous cas, au marché de Fadjigila même,
à côté de chez moi, on trouve régulièrement
des poissons étrangers, pris à la ligne par les pêcheurs
dans le fleuve Niger, entre Bamako et Koulikoro.
Alors qu'avant la sécheresse, dans tous ces lieux, les gens vivaient
d'élevage, de culture ou de pêche, et ces activités prospéraient
de manière formidable : à cette époque, on n'a jamais entendu
dire comme aujourd'hui que les céréales consommées au Mali
venaient de l'extérieur ! Le pays en produisait de manière surabondante.
Mais1973 nous a enlevé tout ça !
S'il n'y avait pas eu le problème de sécheresse, je suis sûr
et certain qu'il serait difficile de trouver un pays africain comme la République
du Mali. Autrefois les jeunes gens ne quittaient pas leur village avant d'avoir
fini les cultures. C'est seulement après les récoltes que certains
partaient pour chercher de quoi payer leurs impôts en évitant de
vendre les céréales ou les animaux. Ils allaient aussi pour gagner
de quoi acheter les condiments et habiller la famille. Mais aujourd'hui tout
a changé, avec les sécheresses successives.
Et maintenant, dans le Macina comme dans le Guimballa, plus rien n'empêche
de circuler en véhicule. Les transporteurs qui font du commerce achètent
leur grain à Bamako et vont en camion le vendre à Ouro Ndia. Autrefois
on circulait en pirogue, mais maintenant on ne parle plus de cela. De temps
en temps, il y a bien des petites pirogues qui peuvent circuler au milieu du
fleuve, mais il leur est impossible de rayonner comme autrefois à partir
du fleuve. Quant aux véhicules, ils peuvent aller de Mopti à Tombouctou
en longeant le fleuve sans avoir besoin de passer à plus de dix ou vingt
mètres de la rive. On peut donc maintenant aller partout en camion, de
Mopti à Tombouctou et dans toute la région. [...]
Je vais raconter un de mes voyages à l'extérieur du Mali, vers 1979, la première fois que je suis allé en France. J'étais invité pour le compte du C.N.R.S, par le canal de Christiane Seydou, afin de travailler à notre dictionnaire de langue fulfulde (18). Au cours de cette mission, nous devions élaborer nos méthodes de travail pour la préparation de ce dictionnaire.
Le départOn m'envoya donc une lettre de recommandation, mon billet d'avion
et mon ordre de mission, alors que je n'étais pratiquement jamais sorti
du Mali.
Dès lors, j'eus un souci excessivement fort ! Je ne dormais plus : il
restait encore sept jours avant mon départ et j'avais perdu le sommeil
! Je ne cessais de penser à mon voyage et à ma famille que j'allais
laisser pendant mon absence. Car c'est un problème très dur d'entretenir
la famille quand je suis loin de Bamako : à qui allais-je la confier
? Heureusement, Christiane m'a envoyé une somme suffisante, dans sa sagesse
et sa générosité, pour que je puisse laisser ma famille
avec l'argent nécessaire à l'achat des céréales
et des condiments.
Lorsque le jour du départ arriva, nous quittâmes Bamako aux environs
de huit heures du soir, pour rejoindre l'aéroport de Bamako-Sénou.
J'avais averti quelques amis qui m'ont accompagné. On aurait dit que
j'étais un roi : sept voitures nous escortaient ! J'étais dans
la huitième. Nous nous retrouvâmes à l'aéroport de
Bamako-Sénou. Tout ce monde à cause d'un petit homme comme moi,
qui ne vaut absolument rien ! On m'aida dans l'accomplissement des formalités,
qui se déroulèrent sans difficultés. Et je m'installai
dans la salle d'embarquement où j'étais assis à regarder
les gens. Puis on nous appela pour nous embarquer immédiatement dans
l'avion, qui venait d'arriver d'Abidjan. Après un moment d'attente, voici
qu'à minuit moins le quart l'avion était prêt. On commença
à fermer les portes et on nous signala que nous allions tout de suite
décoller.
Nous décollons à minuit pile et l'avion prend de l'altitude. Nous
n'apercevons plus rien du sol du Mali, et bientôt l'avion aura fini complètement
de survoler ce qu'on appelle l'Afrique. Désormais on ne voit absolument
rien, puisque nous sommes au milieu de la nuit ! On nous projette un film en
cabine1, en cabine 2, en cabine 3, en cabine 4, pour nous faire oublier que
nous sommes entre le ciel et la terre. Tout est complètement calme dans
l'avion. Chacun s'occupe de regarder le film, qui est extrêmement intéressant.
Nous regardons les animaux aquatiques qu'on nous montre dans le film, pour nous
faire oublier les dangers au milieu desquels nous nous trouvons...
Dieu nous a protégés jusqu'à l'aube. Arrivés à
six heures et demie ou sept heures moins le quart, nous sommes au dessus de
la dune de Marseille, sur laquelle nous apercevons de la lumière. Le
spectacle est magnifique. Et peu après à sept heures nous approchons
de l'aéroport de Roissy.
Et bientôt nous allons atterrir à l'aéroport
Roissy-Charles de Gaulle. Maintenant je suis étonné plus encore
qu'auparavant et je continue de voir ce que je n'ai jamais vu jusqu'ici : j'aperçois
les avions s'apprêtant à atterrir, à droite et à
gauche, comme les oiseaux aquatiques qui descendent sur le bord du fleuve. Je
suis complètement étonné ! Je regarde... et plusieurs sujets
d'inquiétudes occupent mes pensées. Qui va venir à ma rencontre
à l'aéroport de Paris ? Et comment vais-je finir par trouver mon
logeur ? Et quel moyen aurai-je pour aller en ville ? Et comment vais-je faire
pour passer le cap des formalités très chaudes ?
L'avion vient à sa place, il freine, ils font approcher un escalier extraordinaire
comme je n'en ai jamais vu ! On nous commande d'attendre à l'intérieur
un tout petit peu, pour que le travail commence. Nous restons dans l'avion jusqu'à
ce que les policiers, les douaniers et autres contrôleurs se soient installés.
Maintenant les bureaux sont ouverts, les passagers cherchent la porte de sortie,
et je sors doucement, au milieu de la foule des passagers, une foule très
nombreuse, dans les trois cents ou quatre cents personnes.
Nous sortons de l'avion pour nous engager dans l'escalier vitré d'où
la vue s'étend de tous les côtés. Cet escalier est à
la fois mobile et immobile, nous sommes sur un tapis roulant qui fonctionne
à l'électricité, c'est le chemin même qui marche,
ce n'est pas nos pieds. Nous sommes avec nos bagages à main, notre voyage
continue un peu plus loin. Bientôt nous arrivons à la fin de ce
courant qui marche, qui tire le tapis roulant. A la fin de celui-ci je manque
de tomber sur mes genoux, car je n'ai jamais marché sur cela, je ne connais
pas la manière de s'y prendre ! Mais Dieu me sauve, avec l'aide d'un
homme plus costaud que moi qui me prend par la main pour me soulever et pour
me faire sauter l'endroit que je croyais un peu dangereux.
Nous continuons à marcher et arrivons à l'endroit où se
déroulent les formalités. Les gens y sont nombreux comme des mouches,
je me sens perdu comme un coq au milieu du marché, et mon inquiétude
a encore augmenté : quand est-ce que ça va finir avec ces formalités
? Je n'y suis pas tellement habitué Je pense seulement que maintenant
je ne peux plus retourner au Mali. Je vis une expérience qui ne ressemble
à rien de ce que j'ai vécu jusqu'à présent ! Je
continue à marcher, en suivant le flot des passagers. Les uns sont derrière
moi, les autres sont devant moi. Nous passons par les formalités un par
un, montrant chaque pièce l'une après l'autre. Et à la
fin Dieu me sauve ! Je trouve que ce sont des hommes très véridiques.
Quand vous avez des pièces complètes et totalement en règle,
vous êtes très heureux : l'affaire se passe très tranquillement,
il n'y a pas de grondement, il n'y a pas de tempête. Le policier ne vous
dit rien de mal, il vous laisse tranquille jusqu'à la fin de sa vérification.
Une fois les formalités terminées, nous nous trouvons dans un
endroit où tout le monde va prendre ses bagages. Je vois une sorte de
tapis roulant qui suit un trajet en forme de disque, et voici que maintenant
les bagages viennent un à un. Ils arrivent là où nous les
attendons. Ils sont en train de rouler rouler. Et voici ma valise ! Un peu auparavant,
j'ai pensé que je ne pourrai pas la retrouver, puisqu'il y a beaucoup
de bagages qui viennent et que je n'aperçois pas les miens. Je vois mes
soucis encore augmenter : est-ce que ma valise est perdue ? C'est ce que je
crains, dans mon ignorance.
Et tout à coup je vois Christiane Seydou devant moi, elle est en train
de me chercher. Elle m'aperçoit à son tour. Nous nous saluons
respectueusement, amicalement, elle me traite comme son propre frère
de même mère même père. Avec sa sagesse, avec son
caractère extraordinairement gentil, elle me prend par la main. Voilà
une femme qui ne m'a pas négligé, depuis que nous nous sommes
salués à l'aéroport de Roissy ! Puis j'aperçois
ma valise au loin et je la lui signale. Quand elle arrive devant moi, je la
prends. Elle me prend la valise, elle me dirige jusqu'à sa voiture, dans
laquelle elle m'embarque immédiatement pour me conduire à mon
hôtel, qu'elle a choisi pour moi. Nous restons juste le temps de régler
les formalités du séjour, puis nous repartons, dans la même
voiture, pour aller chez elle, où elle me montre un petit lit pour que
je me repose un peu.
Comme nous sommes le matin, de bonne heure, elle me prépare un petit
déjeuner. Je mange bien le café et le beurre, du café au
lait et de la confiture. Avec sa sagesse, elle me demande si je suis rassasié.
Elle me donne un lit où je me couche et je dors jusqu'au soir. C'est
le lendemain mardi que nous commençons à travailler.
Mais une fois mon travail terminé, je suis dans la ville de Paris comme
quelqu'un qui est mort, qui est enterré dans le tombeau et qui continue
de se retourner dans sa demeure de l'autre monde. Je ne vois personne, lorsque
je quitte l'appartement de Christiane Seydou. Ou plutôt, de ceux que je
vois et de ceux qui me voient, je ne connais personne. Dans mon hôtel,
je suis comme quelqu'un qui est mort. Ceci jusqu'au moment où je commence
à retrouver mes amis, par la volonté de Christiane Seydou, qui
leur téléphone un à un. Je commence par voir tous nos amis
de Paris, qui me traitent comme un frère perdu qu'on a retrouvé
! Tout le monde me respecte. Mon séjour à Paris se passe dans
de très bonnes conditions : à tel point que quand je quitte Paris
mes amis ont organisé une grande réception pour mon départ.
Ils ont préparé de nombreux plats, nous mangeons beaucoup, nous
nous distrayons beaucoup jusqu'à minuit, puis nous nous excusons, nous
nous donnons au revoir, nous nous embrassons. Je rentre dans mon hôtel
pour dormir. Et le lendemain, c'est le départ pour l'aéroport
à destination de Bamako.
(1) alansara : c'est la prière de l'après-midi, qui a lieu vers seize heures. Par extension, c'est la partie de l'après-midi qui correspond à ce moment. De l'arabe al-'asr.
(2) dhikr : énonciation, répétition du nom de Dieu, récitation de versets coraniques. La pratique du dhikr est devenue une des pratiques importantes attachées à l'appartenance à la confrérie, une technique spirituelle destinée à libérer la part du divin qui est en nous (GARDET Louis, L'Islam Religion et communauté, Paris Desclée de Brouwer 1967, p 242). A cette notion est souvent associée celle de wird (pl. awrâd), partie du Coran que l'on récite. Le wird désigne plus spécialement des formules de prière spécifiques d'une confrérie donnée. Elles sont souvent révélées au moment de l'adhésion à la confrérie, par le shaykh ou par son moqaddem. D'où l'expression "prendre le wird" qui signifie adhérer à telle confrérie. Le mot dhikr désigne souvent l'ensemble du rituel collectif du vendredi propre à une confrérie donnée. Mais faire le dhikr peut aussi être une pratique individuelle. "Le Zikr c'est l'invocation de DIEU, par la mention de Ses Noms, la lecture du Coran, la récitation de poèmes mystiques, etc... Tout acte qui vivifie en l'homme la réalité ou la présence divine est un zikr. Par conséquent, le théologien, le prédicateur, l'invocateur solidaire d'une assemblée religieuse, tous ceux là, disons nous, font le Zikr." Amadou TALL, Dimensions de l'islam selon le Coran et la Sounnah, Dakar 4e édition 1993, p 193.
(3) sacrifice : ce terme correspond en fait à l'arabe Sadaqa, aumône, charité, contribution volontaire, aumône légale à l'occasion d'une fête.
(4) "salåt an-nabî : Almamy fait référence ici à un ensemble de prières portant toutes ce nom de "prières du prophète".
(5) Muhammadu Su'aadu : poète du Macina qui vécut entre 1818 et 1856. Le répertoire de ce poète comprend onze textes qui sont transmis oralement dans les zaouias, en particulier à Sévaré près de Mopti et à Dilly près de Nara.
(6) baraka : c'est-à-dire la grâce divine, qui rejaillit particulièrement sur les grands saints.
(7) walî : c'est un des noms de Dieu (l'Ami et Protecteur). Ici c'est une personne proche de Dieu, sur laquelle rejaillissent de nombreux charismes. C'est un sens à rapprocher de celui de saint dans le christianisme : on est saint par sa pureté de vie, mais aussi par sa capacité de faire des miracles.
(8) Bella : on a vu plus haut que les Bella étaient autrefois les captifs des Touaregs.
(9) Le commandant de cercle : le Mali est aujourd'hui subdivisé en régions elles-mêmes subdivisées en cercles. Le mot de cercle et le titre de commandant n'ont pas été changés depuis l'époque coloniale.
(10) je dis po : il s'agit ici, comme dans d'autres expressions du texte de même nature, de la traduction littérale de l'ensemble formé par le verbe dire suivi d'une onomatopée, exprimant par exemple ici le bruit de la décharge de l'arme (po !), ou un peu plus loin le bruit de l'arme qui s'enraye (kak !).
(11) Le Fonds Archinard : ou Bibliothèque d'Ahmadou est une collection de manuscrits conservée actuellement au Fonds Arabe des Manuscrits Orientaux de la Bibliothèque Nationale à Paris. Cet ensemble provient de la bibliothèque d'Ahmadu Sheku, ou Ahmad al Kabîr al-Madanî, fils d'al-hajj 'Umar, "chef de l'Etat musulman basé à Ségou dans la deuxième moitié du XIXe siècle et créé par son père al-hajj 'Umar". Cette collection, confisquée par Archinard au moment de la prise de Ségou en 1890, a été confiée à la fin de 1892 à la Bibliothèque Nationale de Paris. Un catalogue en a été publié en 1985 : sous le titre Inventaire de la bibliothèque umarienne de Ségou par Noureddine GHALI, Sidi Mohamed MAHIBOU, avec la participation de Louis BRENNER, Editions du CNRS Paris 1985. Les indications ci dessus sont tirées de l'introduction de cet ouvrage page XVIII. On peut ajouter qu'il s'agit aujourd'hui certainement d'un des plus importants ensembles de manuscrits sur la région, et d'une source historique encore très partiellement exploitée. Le Fonds Gironcourt, ensemble de documents ramenés au début du XXe siècle par la mission Gironcourt déjà citée, se trouve à l'Institut de France à Paris. On y trouve des textes précieux, comme le Tarikh Fittuga et le Tarikh de Tombouctou de San Sirfi.
(12) Le point de vue pessimiste d'Almamy Yattara sur la perte des manuscrits de la boucle du Niger est peut-être à relativiser. S'il est vrai que les manuscrits de Hamdallaye et en particulier les archives de la Dîna semblent irrémédiablement perdus, il existe encore d'autres ressources documentaires. John HUNWICK évalue aujourd'hui à 100 000 les manuscrits en arabe présents dans la seule région de Tombouctou, ce qui serait donc comparable avec ce que l'on peut trouver en Mauritanie. On peut rappeler qu'Almamy Yattara participa à un important projet de photographie des manuscrits de la boucle du Niger : le Malian Arabic Manuscript Microfilming Project fut établi dans le cadre du National endowment for the Humanities, USA, 1978-89. Il s'agissait grâce à cette aide financière d'identifier, de microfilmer et de manière générale de contribuer à la conservation des manuscrits arabes relatifs au Mali. Le projet fut pris en charge par l'Université de Yale, et mis en oeuvre en coopération avec le Centre Ahmed Baba de Tombouctou, au Mali. (voir les témoignages de David Robinson et de Louis Brenner). Depuis cette époque le Centre Ahmed Baba de Tombouctou a collecté ou photographié de nombreux manuscrits. Parallèlement, de nouvelles actions sont actuellement tentées par de nouveaux acteurs. Ainsi l'ISITA (Institut pour l'Etude des Pensées Islamiques en Afrique), animé par l'équipe de John Hunwick de la Northwestern University, veut-il développer la connaissance et favoriser la sauvegarde de la littérature manuscrite ancienne de l'Afrique noire. Au Mali, cette action est relayée par l'AMRAD (Association Malienne de Recherche Action pour le Développement) qui regroupe, à côté de l'équipe de Northwestern University, des chercheurs de pays de la sous-région, de Norvège et d'Union sud-africaine. En liaison avec ces actions, citons le Timbuctoo Libraries Project dirigé par Alida Boye de Oslo). Un inventaire de la bibliothèque privée Haïdara de Tombouctou a ainsi été déjà publié. On peut signaler la parution récente de HUNWICK John O., Arabic Literature of Africa, volume 4, The Writings of Western Sudanic Africa, Leiden Brill 2003, 815 pages. La série Arabic Literature of Africa, placée sous la direction de John Hunwick et de Sean O'Fahey, a pour ambition de dresser un inventaire raisonné de tous les manuscrits arabes d'Afrique noire publiés ou présents dans des bibliothèques publiques.
(13)Boundoukôli : village du cercle de Douentza. Boundou vient du mot peul Êunndu qui signifie puits, Kôli est le nom d'une plante (mytragina inermis).
(14) La cuisine de Tombouctou est justement réputée. Signalons l'ouvrage en préparation de Niaber Touré sur la cuisine de Tombouctou.
(15) Kitangal, l'année terrible : Il est intéressant de confronter le témoignage d'Almamy Yattara sur kitangal (littéralement "la grande année") avec ceux d'autres personnes de pays voisin. Voir par exemple, in Hubert GILLET, Le peuplement végétal du massif de l'Ennedi (Tchad), Museum d'histoire natuelle, Mémoires du Museum national d'histoire naturelle, Paris1969, 266 p, le récit suivant : "J'ai recueilli auprès du vieux KALEMBOU, interprète auprès des autorités miltaires, quelques renseignements confirmés par tous les anciens. Le premier est qu'il pleut chaque année ; il pleut peu ou beaucoup, mais il pleut (au moins 60 mm semble t-il), sauf -et c'est là un événement que les goranes ne sont pas prêts d'oublier- en 1913. Le printemps 1914 fut catastrophique, la famine s'était installée, les bêtes crevaient par milliers. La deuxième est qu'une année déficitaire est toujours suivie d'une année excédentaire, quelquefois de deux. Il n'y a pas eu jusqu'ici d'exception à cette règle. L'année est d'autant plus excédentaire que l'année précédente a été déficitaire. La plus forte pluviosité fut celle de l'année 1914 au cours de laquelle la pluie tomba sans arrêt pendant toute une nuit, depuis le coucher du soleil jusqu'au lendemain matin. Il a plu ensuite tous les jours pendant 7 jours consécutifs". (page 13). Hubert Gillet précise par ailleurs que la sécheresse de 1913-1914 dura en fait vingt mois.
(16) Le phénomène d'enlisement et d'embourbement d'éléphants a été signalé à maintes reprises. (communication de Monsieur Hubert Gillet, juillet 2002).
(17) le koba : antilope-cheval ou hippotrague.
(18) Ce travail a donné lieu
depuis à une publication : Christiane SEYDOU (avec, entre autres collaborateurs,
Almâmi Yattara), Dictionnaire pluridialectal des racines verbales du peul
(peul-français-anglais), Paris, Karthala 1989.
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