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Liste des extraits du livre présentés sur le site :

Extrait 1 - Archinard et Alfa Amadou à Djenné (Livre pages 17 à 19 )

Extrait 2 - Premières études coraniques (Livre pages 107-110)

Extrait 3- Comment j'ai appris à nager avec la queue d'une vache (Livre pages 110-115)

Extrait 4 - Première chasse au lion (Livre pages 239 À 243)

Extrait 5 - Un miracle de Alfa Amadou : la pierre magique (Livre pages 329-332)

Extrait 6 - La nécessité de la tolérance religieuse (Livre pages 373 à 379)

"la reproduction à usage public de ces extraits est interdite sans autorisation de l'éditeur"

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EXTRAIT 1 - ARCHINARD ET ALFA AMADOU A DJENNE (livre pages 17 à 19 )

CHAPITRE 1 - ARCHINARD ET ALFA AMADOU

Où l'on voit comment Alfa Amadou, mon maître, a quitté Djenné en 1890, fuyant la conquête française, pour venir s'installer à Tambéni, mon village natal, chez mon grand-père.

Quand le coup de canon d'Archinard a éclaté, tous les gens se trouvant dans les environs tombèrent par terre terrassés, frappés comme par le tonnerre du ciel. On entendit la détonation jusqu'à Djenné, et tout le monde se mit à fuir. Alfa Amadou, alors étudiant dans cette ville, se sauva à son tour, et marcha rapidement en direction de la maison de son maître.

A peine arrivé, il alla trouver ce dernier, qui lui demanda :

- As-tu entendu ce qui vient de se passer à l'instant ?

- Oui, et je n'avais jamais rien entendu de semblable ! Sauf lorsque le ciel nous apporte le tonnerre.

Son maître lui expliqua alors :

- Ce que tu as entendu, ce sont les Nasar, les chrétiens ! Leur arrivée a été prédite depuis longtemps : ils sont venus pour nous commander. Mais attention ! Ils vont nous gouverner, certes, mais ils n'empêcheront personne de faire sa prière ; ils n'empêcheront personne de faire son adoration. Cependant, il ne faut jamais les contredire ; personne, si brave ou téméraire soit-il, n'est de taille à lutter contre eux. C'est Dieu qui les aide ! Seulement, ces gens empoisonnent l'islam, comme une maladie empoisonne le noyau d'un fruit !

- Je ne comprends goutte à tout cela, dit Alfa Amadou.

- Les chrétiens, reprit le maître, sont bien différents de nous musulmans. Ils n'empêchent pas les musulmans de pratiquer l'islam, ni d'accomplir leurs actes de dévotion. Mais ils agissent progressivement, doucement doucement, avec leurs connaissances, avec leur intelligence, avec les moyens dont ils disposent, pour corrompre l'islam des croyants qui sont dépourvus d'instruction. Ils n'agissent pas par le fusil, ni par le sabre ni par le bâton, mais par d'autres moyens qu'ils ont à leur disposition.

Alfa Amadou demanda alors à son maître comment se protéger contre ces gens-là. Le marabout lui répondit :

- C'est une chose très simple. En ce qui me concerne, je ne bougerai pas d'ici. Ils sont venus commander ce pays, mais je resterai à Djenné. D'aujourd'hui jusqu'au jour de ma mort, il ne se passera rien entre nous :ils ne me verront pas, je ne les verrai pas. Peut-être pourront-ils entendre prononcer mon nom, mais ils ne me verront jamais : or si quelqu'un ne te voit pas, et que tu ne le vois pas non plus, il ne pourra rien y avoir entre vous ! N'est-ce pas ?

Alfa Amadou dit à son tour :

- J'aimerais bien que tu m'accordes le même pouvoir : qu'ils ne me voient jamais, et que moi non plus je ne les voie jamais. C'est la seule manière de m'éviter de désobéir à leurs ordres, ce qui ne pourrait que me conduire en prison et m'apporter toutes sortes d'ennuis !

- Bien, lui dit le maître ! Alors tends la main !

Alfa Amadou s'exécuta. Le maître lui prit la paume de la main, sur laquelle il se mit à réciter un verset coranique. Il poursuivit longuement ses récitations en soufflant sur la main d'Alfa Amadou, puis il lui dit :

- Je vais maintenant te toucher le visage et tu fermeras les yeux.

Alfa Amadou fit ce que son maître lui avait demandé, pendant que celui-ci prononçait les mots suivants :

- Tes yeux resteront fermés comme ils le sont maintenant, et il en sera toujours ainsi entre toi et les Blancs. Depuis le début de leur occupation jusqu'à sa fin, jamais vous ne vous verrez les uns les autres. Ils n'arriveront pas jusqu'à toi, tu n'arriveras pas jusqu'à eux. Peut-être entendront-ils prononcer ton nom, mais jamais vous ne vous serrerez la main. Il ne sera jamais en leur pouvoir de te voir !

Puis Alfa Amadou ajouta :

- J'ai encore le voeu suivant à formuler : il y a longtemps que je n'ai pas vu mes parents. Or j'ai appris en venant de Sokoto qu'ils sont partis de notre village, à la recherche des zones riches en herbages et en eau, où ils campent avec leurs animaux. Mais je ne sais pas où les trouver et je demande au Bon Dieu qu'il me donne la possibilité de les joindre, dans un lieu où aucun Blanc ne puisse parvenir.

Le maître lui donna une prière à faire. Alfa Amadou suivit fidèlement ces conseils et continua à prier jusqu'au soir. Puis il demanda l'autorisation de partir à son maître, qui lui donna la route , en disant :

- Vraiment ! Tu m'as servi parfaitement pendant dix ans. Il faut que je te bénisse avant ton départ. Que Dieu te facilite toutes tes tâches ici-bas, que Dieu te protège contre tout ce qui t'effraie dans l'occupation coloniale ! Qu'Il protège tes enfants ! Qu'Il protège tes parents ! Qu'Il te protège toi-même ainsi que tes amis ! Que Dieu t'accorde de n'avoir besoin de l'aide de personne !

Et c'est ainsi qu'Amadou dit au revoir à son maître.

Arrivé à Korientzé, Alfa Amadou apprit que ses parents étaient à Dimango. «Cette famille se trouve là-bas, dans le Guimballa, et personne n'ignore l'abondance de leurs troupeaux», disait-on.

Mais il ignorait où se trouvait Dimango. Aussi continua-t-il dans la direction indiquée. Il arriva à Ngorodian, village bambara, dans lequel vivaient également quelques Peuls. Là, on lui apprit que ses parents se trouvaient à Tambéni ; ou plutôtÉ non pas à Tambéni même, mais un peu au delà.

Il repartit donc en direction de Tambéni.

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EXTRAIT 2 - PREMIERES ETUDES CORANIQUES (livre pages 107-110)

CHAPITRE 5 - LE TEMPS DE MES PREMIERES ETUDES

Où l'on voit comment j'entrai pour la première fois à l'école coranique, où je fis de rapides progrès.

Quelques unes de mes aventures : comment j'ai appris à nager, et où me mena la découverte d'un trésor ; comment une simple course faillit me coûter la vie, à cause d'un cheval fou. Quelques digressions à propos de ces aventures: sur l'avarice de certains et sur les cauris autrefois ; sur la différence entre les «djinns» et les «satans» . Sur mon oncle Housseyni Mamoudou, le petit frère de ma mère.

Comment mon enfance à Sorobougou /Tambéni s'acheva avec la mort de mon père et la mort de mon maître

 

Il est temps maintenant que j'évoque dans quelles circonstances je commençai mes études coraniques.

En ce moment, mon père vivait, j'avais sept ou huit ans. À la maison à Sorobougou, je m'amusais avec les élèves coraniques. Mais, pendant que tout le monde partait à l'école coranique, je restais seul, n'ayant personne avec qui aller, puisque mon père ne m'avait mis dans aucune école. Donc, une fois les enfants partis à l'école, je ne voyais personne jusqu'à la fermeture de l'école. Et puis un beau jour, je me dis : «Ça ne peut pas durer comme ça, ce n'est plus supportable ! C'est vrai que mon père m'aime beaucoup, ma mère m'aime beaucoup, je suis le seul garçon au milieu de filles. Pourtant, mon père me laisse sans m'envoyer ni à l'école coranique ni à l'école française. Alors que tous mes amis vont être plus tard quelque chose ! »

Ce jour était un mercredi matin : lorsque tous les élèves partirent pour l'école coranique, je les accompagnai, et je vins m'asseoir parmi eux chez le maître, un marabout du nom de Alfa Sidiki Boubacar.

Alfa Sidi me vit et me dit :

- Eh ! Almamy Maliki, que viens-tu faire ici ?

- Je suis venu, parce que tous mes amis viennent à l'école ici chez toi, alors que je reste seul à la maison, où je ne m'amuse avec personne, et où je suis très malheureux. C'est pourquoi je suis venu aussi me mettre à l'école coranique.

Il se mit à rire !

- Mais, ton père ne voudra pas, sinon tu serais déjà à l'école coranique !

Tous les élèves étaient là à écouter. Je dis :

- Je suis venu de mon initiative personnelle, je n'ai pas attendu mon père !

Il rit beaucoup, beaucoup !

- Que Dieu te vienne en aide ; je vais demander au Bon Dieu de t'aider.

- Amina ! dis-je. Ainsi soit-il !

Puis il appela son élève fidèle, une grande personne, du nom d'Hamma Ismaïla.

- Hamma Ismaïla, il faut écrire pour Almamy Maliki «Bismi»., c'est-à-dire les premières lettres des mots Bismillahi, Au nom de Dieu !

Donc, je vins le trouver et il m'apprit ces lettres. Je fis tout le mercredi avec ce mot là.Bismillahi. Jusqu'à onze heures, moment où on libère les élèves.

Le maître m'appela et me demanda :

- As-tu compris ta leçon ?

- Oui, dis-je.

- Fais-le voir.

- Ici c'est Ba, ici c'est sîn, ici c'est Mîm.

- Bon ! Tu as jusqu'à samedi pour revoir cela, je te donne ce délai.

Hamma Ismaila dit :

- Non, Non ! Attends ! Il est très intelligent. Tu vois, il a compris déjà ! Donc, ajoutons quelque chose.

Ils ajoutèrent Allahi ar-rahmani ar-rahîmi.

- Ça c'est trop, dit le maître !

- Non ce n'est pas trop, dit Amma Ismaïla ! Il est capable d'assimiler ça ! Laisse-lui cette phrase. D'ici jusqu'à samedi, il y a presque trois jours : jeudi, vendredi, samedi. Je suis sûr que le quatrième jour il aura assimilé.

Ils laissèrent comme ça.

J'apportai ma planchette à la maison, et la déposai à l'endroit où nous nous couchions, sans mettre mon père au courant. Alors, pendant tout le temps où mon père ne me voyait pas et croyait que je m'amusais avec les enfants, j'étudiais mes leçons, travaillant jusqu'à ce que j'aie terminé la sourate Fatiha, depuis le bismillâhi ar-rahmâni jusqu'à wa laa daalîn.. Un jour, mon père me demanda de venir le voir, et me dit :

- Mais maintenant, je ne te vois pas le matin, je ne te vois pas le soir ! Tu n'avais pas l'habitude de sortir comme ça ! Où donc t'en vas-tu pendant toute la journée ?

- Ah ! dis-je, mes amis sont tous à l'école coranique ! Moi aussi je me suis mis à l'école coranique !

- Tu t'es mis à l'école coranique ! Chez qui ?

- Chez Alfa Sidi.

- Et tu ne me l'as pas dit ?

- Non, car j'ai pensé que si je te le disais peut-être tu allais me le refuser !

- Non, non, je ne te le refuse pas. C'est donc vrai que tu vas là-bas ?

- C'est vrai que je vais là-bas !

- Bon ! D'accord ! Je vais te bénir, que Dieu te vienne en aide ! Je ne vois rien de mieux à faire que cela.

Il me laissa donc repartir, en me disant :

- Bon ! Continue !

Il lui arriva même un jour de venir me trouver au milieu des élèves. Alfa Sidiki le reçut très aimablement.

- Assieds-toi à côté de moi un moment.

- Non ! Je ne reste pas ! Je suis venu ici simplement pour voir s'il est bien vrai qu'Almamy fréquente ton école coranique.

- Oui c'est vrai, depuis qu'il fréquente l'école il n'a jamais manqué ! lui répondit Alfa Sidiki.

- Maintenant j'ai vu que c'est vrai ! Auparavant il ne m'avait jamais rien dit : c'est aujourd'hui seulement que je sais qu'il va vraiment à l'école coranique. Il a fini par m'en parler, mais je me demandais s'il disait vrai.

- Mais oui ! C'est un enfant qui dit la vérité.

- Bon !

Et il partit en disant à Alfa Sidiki :

- Je n'étais pas au courant. Mais maintenant que je suis au courant, je vous l'ai donné complètement et définitivement. Il ne faut pas même qu'il vienne chez moi. Qu'il passe la nuit ici, qu'il passe la journée ici. S'il vit, il vit pour vous. S'il est mort, il est mort pour vous.

Et mon père partit.

Alfa Sidiki dit :

- Merci, que Dieu lui donne longue vie !

Voilà comment je me suis engagé parmi des élèves, mes amis, qui étaient déjà très avancés. Au bout de sept mois, j'en avais dépassé sept, pourtant fort avancés par rapport à moi. Au bout de la deuxième année, j'en avais dépassé six encore. Et au bout de trois ans, j'étais presque en tête de mes camarades.

A l'époque où j'allais encore à l'école coranique, je devais m'occuper des chevaux, à la maison et chez mes maîtres. J'avais alors environ onze ans. Mon père possédait un cheval, ainsi que chacun de ses frères Boubakar, Ibrahîm, Alî, et Mohammed. Il y avait donc plusieurs chevaux dans la cour, car notre maisonnée formait une grande famille. Mes grands frères ne voulaient pas s'occuper des chevaux, c'est-à-dire aller couper l'herbe, conduire les chevaux à boire, nettoyer l'emplacement où chacun était attaché, et enlever l'urine, le crottin, mélangés aux résidus comme le son de mil. J'étais donc chargé de tout cela.

Le matin, je partais à l'école coranique ; puis les maîtres me libéraient, à neuf heures et demie. J'allais tout de suite prendre le petit déjeuner, puis je descendais au fleuve, pour ramasser en pirogue l'herbe au bord de l'eau. Je rentrais ensuite vers dix heures à la maison pour donner l'herbe aux chevaux. Je redescendais aussitôt après pour aller encore couper de l'herbe ailleurs et la rapporter. Puis je repartais encore vers deux heures et demie. J'approvisionnais ainsi en herbe toute ma famille, et tous s'adressaient à moi lorsqu'ils n'avaient pas d'herbe. Je repartais encore une fois, après le lever de la lune : ce qui faisait donc quatre fois par jourÉet ceci jusqu'à la mort de mon père.

Puis je me suis occupé des chevaux de ma mère, mais je devais aussi m'occuper de ceux des autres. Or je n'étais pas seul, il y avait aussi mes grands frères, qui ne voulaient pas travailler pour la famille ! C'est ce qui entraîna la colère de ma mère, qui décida, après la mort de mon père, de quitter la grande famille paternelle pour aller résider dans le village de Gonda.

 

Tout en poursuivant ma vie d'élève coranique, je continuais pendant mes temps libres de jouer au bord du fleuve avec mes petits camarades ; mon caractère entreprenant m'entraîna dès cette époque dans plusieurs aventures, les unes scabreuses voire dangereuses, d'autres simplement comiques ou pittoresques ; en voici quelques-unes, telles qu'elles me reviennent en mémoire.

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EXTRAIT 3 - COMMENT J'AI APPRIS A NAGER AVEC LA QUEUE D'UNE VACHE (Livre pages 110-115)

Comment j'ai appris à nager.

J'étais encore à Sorobougou, j'avais une dizaine d'années. Nous habitions dans des zones inondées à la période des hautes eaux, et entourées de tous côtés d'une multitude d'étendues d'eau et de bras du fleuve. Et quand nous allions dans la brousse, à la suite de nos bêtes, nous devions souvent traverser des marigots, ou des mares, à la recherche d'herbages meilleurs.

Ainsi y avait-il près de notre village un marigot très large, et très dangereux à traverser à cause des crocodiles qui l'infestaient. Un jour, en suivant nos bêtes qui s'avançaient à la recherche de pâturages, nous arrivâmes au bord de cette étendue d'eau. Au début, je ne m'étais pas rendu compte que tous mes compagnons allaient continuer avec les animaux, et sans moi. Ne sachant pas nager, j'étais condamné à retourner seul sur mes pas. A notre arrivée au bord de l'eau, je ne pensais pas que les animaux allaient passer de l'autre côté. Ils allèrent boire d'abord. Puis, quand ils arrivèrent au bord du fleuve, je vis chacun de mes compagnons ôter son boubou, ranger son pantalon, son caleçon. Or tous mes amis savaient nager, mais pas moi, puisque mon père ne me laissait pas me promener avec mes camarades et que je restais toujours à la maison, où je ne faisais qu'étudier.

- Qu'allez vous faire là ? leur demandai-je.

- Mais, puisque les animaux que nous suivons vont traverser, nous allons traverser à leur suite, personne ne restera ici.

- Ah, comment va-t-on faire ? Et moi ?

- Mais toi, tu es obligé de traverser comme nous !

- Ah, c'est que je ne sais pas nager.

- Comment, tu ne sais pas nager à ton âge ?

- Non,non, je ne connais pas !

Il faut dire pour expliquer leur surprise que chez nous, les enfants savent nager dès l'âge de sept ou huit ans, parce que nous sommes trop habitués à vivre près de l'eau ! Mais, comme mon père ne me laissait pas sortir avec les enfants, je ne connaissais pas ce que les jeunes du village connaissaient.

- Bon, finirent-ils par dire, il faut trouver une solution, puisque nous autres devons traverser à la suite des animaux.

Heureusement l'un d'entre eux, un certain Amadou, eut une idée :

- Puisque tu ne sais pas nager, me dit-il, il te faut prendre la queue d'une vache et t'y cramponner. Tu pourras ainsi parvenir de l'autre côté. Mais attention à ne pas lâcher prise, car le fleuve est très large !

- Et comment prendrai-je la queue ? La vache ne me donnera pas des coups de pieds ?

- Non, si tu évites de prendre la queue trop tôt ! Il faut attendre que la vache ait commencé à nager, et alors seulement tu prendras sa queue dans tes mains. Sinon elle te donnera un coup de pied, tu lâcheras prise et te blesseras.

- Mais comment ? Si j'attends qu'elle ait commencé à nager, je n'aurai plus pied !

- Allons ! Viens avec moi. Pose ton bras sur mon épaule.

Je posai mon bras droit sur son épaule et il nagea avec moi, quand les animaux commencèrent à nager. Puis il prit la queue de la vache et me la tendit :

- Tiens !

Je la saisis de la main droite, mais il me dit :

- Non non, prends-la avec les deux mains ! C'est seulement quand tu auras un peu avancé que tu prendra la queue d'une seule main, et que tu nageras avec l'autre bras. Mais pour l'instant, tu dois tenir la queue des deux mains.

Je suivis donc les conseils d'Amadou et continuai de me cramponner des deux mains. Une fois arrivé au milieu, je lâchai la main gauche et je ne gardais plus que ma main droite autour de la queue de la vache, comme Amadou me le conseillait : «Nage avec un bras, et garde l'autre main attachée à la queue de la vache, de manière à ce que la vache te tire derrière elle ! »

Et c'est ainsi que je sortis de l'eau avec la vache en nageant comme je vous dis ! Et d'ailleurs, quelques-uns de mes camarades étaient encore dans l'eau et n'avaient pas fini de nager, alors que la vache m'avait déjà tiré au dehors. Quand mes pieds touchèrent la terre, je laissai la queue et je sortis en marchant. J'avais donc compris maintenant comment il faut nager et je dis :

- Il faut que je retourne une autre fois seul, pour essayer si je peux nager encore.

- Non non, il ne faut pas te presser puisque nous allons tous revenir de toutes façons. Il y a un peu plus loin un autre parc d'animaux. Lorsque nos bêtes seront arrivées là bas, nous les laisserons aux bergers, puis nous reviendrons ici et nous retraverserons.

Donc nous repartîmes. Une fois arrivés à l'endroit où les animaux devaient être parqués, mes compagnons fixèrent des cordes pour attacher les veaux. Ils aidèrent à faire tous ces préparatifs, puis leur travail terminé, ils dirent au revoir et s'en retournèrent. Il était presque deux heures de l'après-midi, il faisait très très chaud maintenant. A notre retour nous nous arrêtâmes au bord du fleuve, et mes compagnons me dirent :

- Voilà ! Amadou, qui t'a appris à traverser, est là !

Mais celui-ci était ennuyé :

- Il y a un problème : il n'y a pas de vache ici maintenant, nous devons nous débrouiller tous seuls ! Cependant je vais te montrer un autre moyen pour traverser. Si tu gardes ton sang-froid, on s'en sortira ; mais si tu as peur, tu causeras ma mort et la tienne de surcroît ! Je vais te donner mon épaule encore. Tu vas la tenir de ta main droite. Surtout, prends mon épaule gauche. Et nage avec ton bras gauche ! Donc, pose ton bras droit sur mon épaule gauche, tandis que je nagerai avec les deux bras. Tu seras à côté de moi et si tu n'as pas peur, nous parviendrons de l'autre côté du fleuve. Nous en sortirons parce que tu seras moins fatigué que si tu nageais avec les deux bras ; d'ailleurs, tu n'aurais pas eu la force suffisante pour traverser le fleuve à la nage : et puis, il est très large ! Mais il ne faudra jamais avoir peur ! Par exemple si tu prenais peur en voyant approcher une vague, et que tu accrochais ton bras à mon cou, cela m'obligerait à plonger et pourrait bien provoquer notre mort à tous deux ! Si je plonge, tu vas plonger avec moi et tu ne pourras pas plus respirer que moi ! Si tu me lâches, je reviendrai à la surface pour respirer, mais toi, tu seras déjà mort ! Donc, je te conseille de ne pas avoir peur, n'est-ce pas ?

- J'ai bien compris. C'est d'accord !

- Si tu prends peur, nous y resterons tous les deux. Tu vas me tuer, et tu finiras par mourir toi aussi. Et sache que nous ne pouvons compter sur aucun des jeunes qui sont là avec nous : ils ne pourraient rien pour nous sauver.

Comme il me répétait cela pour la troisième fois, je le rassurai :

- Bon Amadou, je vais t'aider, j'ai compris.

- Il ne faut jamais jamais avoir peur, n'est-ce pas ! Il te faut garder courage, quoi qu'il arrive, car je suis avec toi.

Et il réitéra ses conseils.`

- Je n'ai pas peur ! repris-je à mon tour.

Nous descendîmes ensemble, marchant dans l'eau, jusqu'au moment où nous allions perdre pied. Il me dit :

- Tiens bon mon épaule.

Je m'accrochai fermement à son épaule ; il commença à nager doucement doucement, tandis que je nageais avec mon bras gauche, doucement, doucement. Tout le temps il me disait :

- Il ne faut pas avoir peur, n'est-ce pas !

Je répondais :

- Je n'ai pas peur.

Puis il se mit à y avoir des vagues, et il me demanda :

- Ferme les yeux, arrête ta respiration.

J'arrêtai ma respiration. Il ne fallait pas que les vagues me frappent, il ne fallait pas que je respire sinon l'eau serait entrée. Alors je retins ma respiration pendant que les vagues venaient, et je fermai les yeux. Nous continuâmes ainsi, jusqu'à notre arrivée de l'autre côté.

- Ça s'est bien passé ? me demanda-t-il.

- Oui, ça s'est bien passé.

- Cependant, lorsque tu seras seul, tu ne pourras pas prendre l'épaule de quelqu'un. Donc, maintenant que tu as vu comment nager avec la main gauche, il te suffit de savoir que c'est la même chose avec ta main droite aussi. Dès le moment où tes pieds ne touchent plus la terre, tu fais les mêmes gestes que ceux que tu as appris !

Il me fit revenir dans l'eau. Je n'avais plus pris son épaule, mais il nageait à côté de moi. Nous nous écartions un peu du bord, mais pas trop loin ; puis nous retournions, je revenais, il revenait avec moi et il corrigeait mes mouvements. Tant que j'étais débutant, il ne fallait pas que j'aille trop loin. Et c'est ainsi que je commençai à nager. Je continuai comme ça, je nageai seul, je nageai avec des camarades.

Et vint le moment où l'herbe que les animaux mangent pendant la saison chaude devient très grosse et où les tiges ont épaissi au point de devenir semblables à de la canne à sucre. C'est la période où nous traversons le fleuve pour aller dans les bourgoutières couper de cette herbe que nous appelons en peul gambarawol, et en arabe dibs . Je ne connais pas son nom français, mais quoi qu'il en soit, c'est cette herbe fraîche que les chevaux et les vaches mangent pendant la saison chaude.

Donc, j'accompagnai les enfants capables de nager. Chacun préparait le plus gros paquet qu'il pouvait, et revenait avec. Pendant la traversée du retour, nous nous suspendions au paquet qui flottait, et nous avançions avec jusqu'à l'endroit où nous avions à nouveau pied. Nous descendions et nous tirions pour le sortir dehors, et ainsi à plusieurs reprises, tout le long de la journée. Je continuai jusqu'à ce que je sache bien nager. Je ne dépendais de personne maintenant, j'étais capable de nager.

Et de même lorsque venait le temps de la pêche, je pouvais nager seul, ce qui est parfois indispensable au pêcheur, puisqu'à certains endroits il est impossible de capturer le poisson si on ne sait pas nager.

Il en était de même au moment de la fête, où nos grands frères rassemblaient tous ceux d'entre nous qui faisaient partie de la même classe d'âge, pour nous mettre dans une pirogue et nous conduire jusque derrière le fleuve ; là-bas, ils nous laissaient nous mettre à l'eau pour regagner l'autre rive. Celui qui arrivait le premier recevait un cadeau et des félicitations. Et ainsi, pendant tout le temps que nous avons été des élèves coraniques, chaque fois que la fête arrivait pendant les hautes eaux, nos grands frères venaient nous prendre dans la pirogue pour nous laisser un peu plus loin de la rive, et j'étais toujours premier ! Je ne sais même pas combien de fois j'ai été premier ! C'est moi qui nageais le plus vite, plus que les autres et finalement je peux dire que je suis devenu presque un champion à la nage. Je pouvais aller partout dans l'eau, sans inconvénient, car j'avais appris à nager sans me fatiguer.

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EXTRAIT 4 - PREMIERE CHASSE AU LION (Livre pages 239 À 243)

Première chasse au lion

Venons en maintenant à mes premières chasses, et d'abord à l'u ne d'entre elles qui m'a particulièrement marqué.

J'ai chassé le lion pour la première fois à l'âge de dix-huit ans.

Je résidais à Gonda, et j'allais rendre visite à mon oncle de Sorobougou. Ce dernier avait la garde d'un magnifique étalon que le chef de canton de Diona, dans le cercle de Douentza, avait donné à mon père bien longtemps auparavant, à l'occasion des fêtes de circoncision auxquelles il n'avait pu assister. C'est à ce moment que je commençai à prier : à cette époque, les jeunes ne commençaient à prier qu'après avoir été circoncis. Une fois la guérison accomplie, le quatorzième jour, avait lieu une cérémonie où on donnait des vêtements nouveaux. Donc, le chef du canton de Diona, étant en déplacement à Mopti, n'avait pu assister à ces cérémonies. Et comme c'était un grand ami de mon père il m'avait promis de m'envoyer en cadeau un cheval après la fin de son voyage. A cette époque en effet tous les chefs de canton se réunissaient à Mopti de temps à autre. Ils n'allaient pas jusqu'à Bamako, sauf peut-être une fois par an. Et effectivement, à son retour il m'a fait parvenir un cheval par un membre de son entourage.

Pour tout dire, j'avais été franchement enchanté de recevoir ce cheval sur lequel j'adorais galoper dans le village. J'étais donc de passage à Sorobougou, au cours de ma dix-neuvième année, et nous étions à l'époque de l'hivernage. Au moment de la première pluie, l'herbe commençait à bourgeonner. Puis, après la deuxième pluie, dès que l'herbe avait un peu poussé, on conduisait les chevaux en brousse où on les attachait pour les faire paître. J'en faisais de même et je conduisais mon cheval un peu plus loin que les autres chevaux. Puis je retournais à la maison ; et chaque soir nous allions reprendre des chevaux, entre cinq et six heures. Un jour donc, quelqu'un accourut à la maison, pour dire que le lion avait attaqué mon cheval. Ce jour-là, je ne me trouvais pas à la maison ; j'étais chez mon oncle, en ville. Donc, à mon retour, les gens étaient en train de parler :

- C'était un très bon chevalÉ et ceci, et celaÉ

Je leur demandai alors :

Mais de quoi parlez-vous donc ?

Ils me dirent :

- Le lion a attaqué aujourd'hui ton cheval et l'a tué.

Une fois sur place, je ne pus que constater la véracité de la nouvelle. Une grande tristesse m'envahit brutalement, et ne me quitta pas de longtemps. Je revins à la maison, laissant sur place les restes du cheval, tandis que les cultivateurs empêchaient les lions de revenir pour le manger.

Je me procurai quelques balles auprès de mon oncle Hassan, le jeune frère de ma mère. Et je pris le fusil à l'insu de mon oncle, dans le local qui servait de lieu de réunion, où je savais qu'il le conservait : il n'aurait en effet jamais accepté de me le confier, vu mon jeune âge et mon inexpérience des armes à feu.

Il était environ six heures du soir. J'allai me cacher derrière le cadavre, me dissimulant dans un fourré d'herbes touffues. Je demandai aux cultivateurs de s'éloigner, pour dissiper la méfiance des lions. Comme la nuit était tombée, ils retournèrent au village.

Quand mon oncle apprit que j'étais resté à l'affût, il dit qu'on ne pouvait pas me laisser seul dans la brousse. Il pensa d'abord venir lui-même, mais finalement il envoya quelqu'un d'autre, un certain Kouri. Entre-temps, les lions étaient revenus : c'était une famille, un mâle et une femelle ; dès leur arrivée, ils s'approchèrent du cheval.

Agenouillé et prêt à tirer, je les observai tous les deux ; le mâle s'était arrêté au loin, laissant la femelle s'approcher pour manger. Je la visai la femelle au crâne. Quand la balle la frappa, elle ne bougea même pas ; c'est moi qui tombai, sous l'effet du recul du Browning. Mais l'autre lion était parti en courant.

Pensant qu'il allait revenir, je restai presque jusqu'à sept heures, sans qu'il revienne. Je décidai de le poursuivre à la trace, mais il me fut impossible de le rejoindre. Je revins donc à la maison, où j'annonçai à mon oncle :

- J'ai eu une lionne, mais je n'ai pas eu le mâle.

On me dit :

- C'est vrai ?

- Oui, c'est vrai !

- Mon Dieu, ça n'est pas possible !

Alors mes deux grands frères allèrent voir si c'était vrai. D'autres personnes partirent avec eux. Quant à moi, j'avais pris les devants pour leur montrer la chose. La lionne était bien là !. Il nous fallut la tirer jusqu'au fleuve, et l'y plonger pour pouvoir la transporter plus facilement, en la traînant dans l'eau jusqu'en face de notre porte. C'est là qu'elle fut retirée de la rivière.

Tout le village était accouru pour la voir. Les hommes avaient apporté des colas, du tabac, beaucoup de choses, pour me féliciter. C'est à ce moment qu'un vieux chasseur me donna un conseil, qui fut pour moi un enseignement. Il me dit ceci :

- Ceux qui s'y connaissent en matière de chasse au lion ne visent pas la femelle, parce que si vous visez la femelle, le mâle va partir, vous ne pourrez pas l'avoir. Si vous voulez les tuer tous les deux, il faut viser le mâle : lorsque le mâle est touché, la femelle ne part pas et vous pouvez la tuer aussi.

- Ah, dis-je, je ne savais pas, c'est la première fois !

Effectivement, c'est la première fois que j'avais abattu un lion. C'est ainsi que j'ai commencé à chasser.

L'histoire de mes fusils

Par la suite, mon oncle me confiait de temps en temps le fusil, ayant vu lors de ma première chasse au lion comment je savais l'utiliser. Mais il n'avait pas assez confiance en moi pour me le laisser de manière permanente, étant donné son caractère perfectionné. A cette époque, on ne donnait pas un pareil fusil à un jeune avant l'âge de vingt-cinq ans.

Bon ! Mais je continuai à chasser, et j'étais maintenant fier de mes succès. J'allais souvent à la chasse aux oiseaux, aux canards, aux pintades, à toute sorte de petit gibier. C'est comme ça que j'ai commencé à chasser très jeune.

Mais, quand j'atteignis l'âge de vingt ans, mes grands frères me retirèrent le fusil, ne voulant pas me le laisser, comme nous n'étions pas de même père. Amadou vint de Tambéni demander le fusil à mon oncle. C'est pourquoi ma mère m'acheta un fusil africain pour que je puisse continuer à chasser.

C'est donc avec cette arme que je continuai à chasser, tout en faisant mes études. Les jours où il n'y avait pas de cours, j'allais à la chasse et je parvenais à avoir quelques peaux de panthères. En ce moment elles se payaient très cher ! Certains recherchaient ce genre de choses, qu'il s'agisse des peaux de panthère ou des peaux de noora , et plusieurs Européens en achetaient à Mopti même. Aussi, quand j'en avais accumulé une belle quantité, je les ramenais à Mopti où leur vente me procurait un peu d'argent.

Beaucoup plus tard, longtemps après l'époque de mon séjour à Gonda, je vendis le fusil africain. Et le premier fusil européen que j'ai acheté était de marque Simplex ; je l'ai acheté dans la boutique où travaillait mon logeur. En effet, j'avais coutume de descendre, lorsque j'allais séjourner à Mopti, chez mon ami Barry, que j'aurai l'occasion de vous présenter plus loin. Il travaillait dans une maison de commerce coloniale du nom de C. F. A. O . C'est Monsieur Nivéa, qui était son grand patron à la C. F. A. O. et qui tenait son catalogue à la disposition de tout le monde pour commander les armes à Saint-Etienne. C'est lui qui nous a aidés à faire la commande du fusil perfectionné que j'achetai alors. C'était un fusil à un coup de marque Simplex, canon quatre-vingts. Je l'ai utilisé jusqu'à l'éclatement de la Fédération du Mali et du Sénégal. .

Peu de temps avant cet éclatement, un de mes amis à qui j'avais prêté le fusil pour aller à la chasse en avait provoqué la rupture par le milieu, en mettant dedans une balle de fusil africain ! En effet, il avait ouvert la cartouche d'où il avait enlevé une partie des plombs pour les remplacer en mettant par derrière une balle de métal noir, c'est-à-dire de fer noir. Quand il a tiré, les plombs ont fondu, la balle en métal n'a pas pu sortir assez vite : les plombs l'ont trouvée dans le canon, ils ont exercé une trop forte pression et le canon et s'est rompu.

J'ai confié le fusil à Monsieur Nivéa qui l'a envoyé à Bamako, chez Monsieur Dupré, je crois. Il a fait un prix, et il nous a changé le canon. Le fusil est revenu et immédiatement après eut lieu l'éclatement de la fédération du Mali.

Alors maintenant, toutes les armes de la république du Mali ont été confisquées ! J'ai beaucoup prié pour qu'on ne réquisitionne pas mon fusil. Tout le monde m'a dit que ces prières étaient inutiles. D'ailleurs, les fusils de tout le monde avaient été réquisitionnés ! Mais j'ai continué de faire des prières nuit et jour, nuit et jour, et Dieu m'a exaucé : ils ne sont jamais arrivés à réquisitionner mon fusil ! Ce n'est que plus tard au bout de plusieurs mois qu'ils ont rendu les fusils. Ils ont appelé tous leurs propriétaires un à un, pour rendre à chacun son fusil .

J'ai utilisé également pendant longtemps un fusil de marque Darne, que j'avais quand je me suis marié. A cette époque j'étais enseignant, et, les jours où je ne donnais pas de cours à mes élèves, j'allais à la chasse, ce qui nous permettait d'améliorer largement notre ordinaire.

De temps en temps, les éleveurs peuls étaient tellement gênés par les lions qu'ils venaient me demander de les tuer, et on me donnait en cadeau des chèvres et des moutons. J'ai fini par avoir ainsi environ cent chèvres et cinquante moutons. Alors je les confiai à mon ami Nouhoun Hammel, dont je vous ai déjà parlé. Mais il y a eu une épidémie dans les années 73 -74 et rien n'est resté.

J'ai vendu mon fusil, lors de mon départ pour Abidjan, au début des années 60. Puis je suis entré à l'Institut des Sciences Humaines vers 1965. J'avais toujours l'amour de la chasse, mais je ne pouvais plus chasser que lorsque je sortais de Bamako. J'ai acheté cependant à cette époque un nouveau fusil ; il s'appelait » Fusil Rapide » et c'était un fusil à 4 coups, que je n'utilisais que quand je partais en mission ; à Bamako même, la pauvreté m'empêchait de chasser, car il faut pour cela disposer d'un véhicule personnel ou au moins d'une grosse moto, ce que mes faibles moyens ne me le permettaient pas. J'ai donc gardé le fusil dans ces conditions jusqu'aux années 70-78, puis je l'ai vendu et j'en ai acheté un autre. J'ai toujours eu un fusil, étant donné mon amour de la chasse, jusqu'au moment où j'ai pris ma retraite. A chaque voyage, je partais avec mon fusil. Oui !

Maintenant je ne chasse plus et pourtant j'aime beaucoup la chasseÉ

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EXTRAIT 5 - UN MIRACLE DE ALFA AMADOU : LA PIERRE MAGIQUE (Livre pages 329-332)

 

-CHAPITRE 15 LES MIRACLES DE ALFA AMADOU

Où l'on voit quelques exemples des prodiges qui se réalisaient grâce à la barakat de mon maître, et dont j'ai été le plus souvent témoin oculaire.

Par ailleurs, la baraka de Alfa Amadou se voyait aux nombreux miracles qu'il accomplissait, et dont je fus plusieurs fois témoin.

La pierre magique

De temps en temps, Alfa Amadou interrompait mes études pour m'envoyer dans des villages à distance assister au obsèques de quelqu'un parmi ses amis.

La première fois où il m'envoya, ce fut en direction de Sountéhi, village bambara situé à quatre-vingt kilomètres au sud-ouest de Tambéni. Je devais y assister aux funérailles du vieil imam de Sountéhi, qui avait été un de ses meilleurs élèves. J'étais étonné, et pour tout dire abasourdi : comment pouvais-je assister le même jour à des funérailles à Sountéhi, séparée de Tambéni par quatre-vingts kilomètres de sable ?Mais malgré ma perplexité, je ne refusai pas.

- Je ferai comme tu le veux, je suis à ta disposition ! lui dis-je

- Alors, m'ordonna-t-il, viens, je vais te mettre sur ta route.

Nous sortîmes donc un peu de Tambéni, et il me dit :

- Je ne t'avais encore jamais envoyé au loin comme aujourd'hui ! Peut-être t'enverrai-je une autre fois, plus tard, dans les mêmes conditions, mais il faut que je voie comment tu vas faire pour aujourd'hui.

Il marchait en tête, assez en avant de moi, sans se retourner, malgré mes appels réitérés. Puis il s'arrêta et me dit :

- Il n'est pas utile que tu te presses, effectivement. Car lorsque tu les retrouveras, ils n'auront même pas lavé le corps.

- Quand est-il mort ?

- Il est mort ce matin. Il est convenu que tu vas assister à la totalité des funérailles, et tu reviendras aujourd'hui.

- Aujourd'hui même ? Comment est-ce possible ?

Il sortit de sa poche une espèce de pierre, très noire, plus noire que tout ce qu'on peut imaginer, et de la taille d'une noix de cola. Il me donna cette pierre, avec les recommandations suivantes :

- Bon, maintenant, je te laisse ici. Tu mets cette pierre dans la bouche, tu fermes les yeux et tu ne les ouvriras pas avant d'avoir compté jusqu'à quarante, en disant : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10É jusqu'à 40. C'est à ce moment que tu ouvriras les yeux.

Pendant que j'exécutais ses instructions, il retourna chez lui. Je mis la pierre dans la bouche, sur le côté droit. Je commençai à dire 1, 2, 3, 4, 5É jusqu'à 40, j'ouvris les yeux et je me retrouvai à la porte du domicile du défunt. Ce n'était même pas derrière le village ! Non ! Je me retrouvai à la porte de la maison où était survenu le décès.

Visitant pour la première fois Sountéhi, je vis ses habitants, les femmes du côté droit, les hommes du côté gauche. Ils étaient en train de prendre des mesures et de coudre le linceul. Je compris que j'étais arrivé à destination, et que la pierre avait raccourci les distances à mon insu. Je l'enlevai alors de la bouche, et la mis dans ma poche.

J'entrai, je saluai tout le monde. On voulut savoir d'où j'arrivais ce matin. Je dis :

- Je suis venu de Tambéni.

- Aaaah !

On me demanda des précisions : «Depuis quand voyages-tu ? Depuis hier ou depuis hier matin ? Depuis hier soir ?»

Je n'ai rien voulu dire, puisqu'Alfa Amadou m'avait ordonné de ne pas parler. Ils finirent de laver le corps, ils mirent le linceul, on l'attacha et on fit sortir le mort. Ils firent la prière, et je me joignis à eux. Puis vint le moment de conduire le mort au cimetière. J'assistai au reste de la cérémonie, jusqu'à la fin.

Je restai à Sountéhi sans me presser, étant convaincu que ce que mon maître m'avait donné ne manquerait pas de me faire parvenir vite à destination. Mais au moment de repartir je pris peur, je fus pris d'une véritable panique, me demandant comment j'allais faire seul maintenant.

Parce quand Alfa Amadou était avec moi, je n'avais pas tellement peur. Mais maintenant, j'allais être seul pour renouveler mon geste. J'avais perdu ma belle assurance, l'inquiétude me gagnait.

Je restai au village jusqu'à 4 heures et demie. On avait préparé un grand repas de funérailles, on avait égorgé des moutons, des boeufs, des volailles. Et après avoir mangé, nous avions commencé la lecture du Coran. Un peu après quatre heures et demie, nous fîmes la prière de alansara, on procéda aux bénédictions d'usage, et j'annonçai à la famille du défunt mon intention de repartir tout de suite pour Tambéni.

On refusa de me laisser partir :

- Non non non ! Il est trop tard pour partir à Tambéni. Reste ici jusqu'à demain matin, nous te réveillerons tôt pour faire la prière, nous te donnerons ton petit déjeuner aussitôt et tu partiras. Tu devrais pouvoir arriver le lendemain matin.

- Ce n'est pas la peine. Je préfère partir dès ce soir, et je passerai la nuit dans un campement de Touaregs, sur ma route.

- Ah non, tu ne pars pas maintenant !

J'insistai, ils insistèrent. Finalement, le fils de l'imam intervint :

- Qui t'a envoyé pour assister à la cérémonie ?

- C'est Alfa Amadou en personne qui m'a envoyé.

-Alors laissez-le partir ! Il a été choisi par le maître lui-même il est l'envoyé du maître, qu'il est venu représenter, il faut le laisser faire.

On m'accompagna un bout de chemin, jusqu'au grand puits qui se trouve derrière le village. Des villageois étaient en train de puiser de l'eau. Je leur en demandai un peu, quelqu'un m'en donna dans une calebasse, et je fis mes ablutions. Puis je repris ma route, mais sur une courte distance. Dès que je fus un peu à l'écart du village, je sortis la pierre de ma poche, je la mis dans ma bouche en disant : bismillahi ar-rahmân ar-rahîm et je fis ce qu'Alfa Amadou m'avait indiqué : je comptai jusqu'à quarante, et je rouvris les yeux

Ma première vision fut un membre de notre famille qui s'avançait avec des ânes, un peu en arrière de la ville de Tambéni.

En m'approchant, j'aperçus quelques élèves qui s'étaient attardés dans le majlis, (le lieu de rassemblement) où Alfa Amadou donnait habituellement ses leçons. Mais nous étions jeudi et je savais que ce jour, le maître n'était pas avec ses élèves. Il se trouvait en famille, retiré dans une petite paillote. Aussi je continuai mon chemin et je rentrai à la maison.

Mes grands frères me demandèrent si j'avais passé toute la journée dans la maison du maître.

- Oui.

- Ah bon, tu n'as été nulle part ?

- Non.

- Pourtant tu as l'air fatigué.

- Non non non. ! Il ne s'est rien passé de spécial aujourd'hui, j'ai seulement étudié.

Comme personne ne savait qu'Alfa Amadou m'avait envoyé à Sountéhi, je ne dis rien à personne. Je restai donc avec ma famille et comme nous n'avions pas pris ensemble le repas de midi, ils me demandèrent si j'avais faim, je dis «oui», on m'apporta un peu de tô et du lait, puis je fis ma prière du crépuscule et je me couchai de très bonne heure.

Cependant, la mère de mes demi-frères m'avait demandé à plusieurs reprises ce qui m'arrivait, si j'étais malade. Je répondis que non, je ne n'étais pas malade. De fait je n'avais rien, mais je n'avais encore jamais vu de tels prodiges, et j'en étais tout remué !

Aussi me couchai-je très tôt. Mes amis vinrent pour causer avec moi, mais je ne me sentais pas en forme pour bavarder avec eux ce soir là ; sans être à proprement parler malade, je ne me sentais pas bien. Ils repartirent...

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, je retournai à la maison du maître. Je voulais arriver avant que l'assistance commence à être nombreuse, ne sachant pas s'il aurait besoin ou non de me demander quelque chose. Nous étions le vendredi, jour où il n'enseignait pas, mais les gens venaient écouter ses causeries. J'arrivai le matin, à l'heure du petit déjeuner ; il revenait juste de la brousse. Nous nous saluâmes.

- Ah, tu es donc arrivé en bonne santé !

- Oui, je suis arrivé en bonne santé.

- Tu n'as pas peur ?

- Non, je n'ai pas peur !

- Tu as eu raison, il n'y avait rien de difficile dans ta situation. Nous étions ensemble et j'avais confiance en toi. Il pourra arriver qu'un autre jour je t'envoie encore quelque part. Mais ce que je ne veux pas, c'est que tu ailles dire aux gens qu'Alfa Amadou t'a envoyé et que tu as fait ceci ou cela. Je ne veux pas raconter ça, c'est un secret entre Dieu et moi. Si je fais bénéficier quelqu'un de ce que Dieu m'a donné, je ne veux pas qu'il le divulgue, cela doit rester secret.

- Bien, maître ! j'ai compris ! Je peux t'assurer que dans ta vie, tu ne verras jamais quelqu'un venir te dire que je lui ai dit ceci, ou que je lui ai dit cela, à propos de ce qui s'est passé entre nous.

Et c'est ici que s'arrête le récit de la première mission qu'Alfa Amadou m'a confiée. Elle fut suivie de plusieurs autres, comme celle qui concerne la pirogue magique, que je me sens autorisé à divulguer, maintenant que mon maître est mort.

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EXTRAIT 6 - LA NECESSITE DE LA TOLERANCE RELIGIEUSE (Livre pages 373 À 379)

La nécessité de la tolérance religieuse

Alfa Amadou m'a également montré par son exemple la vraie nature de la foi, et m'a enseigné la tolérance entre les religions. A ce propos, il nous tenait les propos suivants :

- Si tu ne connais pas la foi, si tu ne sais pas ce que veut dire la foi, ton Islam n'a pas de valeur ! Il faut d'abord beaucoup approfondir le Kabbe , (l'enseignement oral et simplifié des points essentiels relatifs à la théologie et à l'unicité de Dieu), que ce soit en arabe, que ce soit en peul, où dans n'importe quelle langue. Cela te donnera la foi.

Au contraire, si quelqu'un a la foi, même s'il ne prie pas, même s'il n'est pas musulman, il est interdit formellement de le qualifier de Kâfir . D'ailleurs la loi musulmane, comme vous le savez si vous avez lu les livres de religion, interdisait aux musulman de qualifier de Kâfir un chrétien.

Car en quoi les chrétiens ont-ils la foi ? En ce qu'ils sont convaincus que Dieu est un ; et en cela ils ont la même foi, et remplissent les mêmes conditions que le Musulman qui croit en son cÏur que Dieu est un. C'est pourquoi Dieu a permis aux musulmans de manger la viande des animaux égorgés par des chrétiens. Il leur permet de se marier avec des chrétiens, de vivre ensemble, parce que chrétiens et musulmans ont la même foi même si la religion est différente, comme Dieu l'a montré à de nombreuses reprises et comme je l'ai vérifié personnellement dans de nombreux textes.

Mon maître m'a longuement entretenu de la nécessité de ne pas se disputer avec les catholiques, et plus généralement tous les chrétiens. Et en réponse à mes questions, voici ce qu'il m'a dit :

- Ce sont des hommes très attachés à Jésus. Or Jésus n'est pas n'importe qui ! C'est un homme de Dieu. Regarde, Almamy ! Considère un arbre dont tu ne vois que le tronc, et en montant plus haut les branches qui dépendent de ce tronc ! Eh bien, la religion peut se comprendre à partir de cette image : le tronc c'est Dieu ! Les branches sont les religions différentes, mais toutes les religions dépendent de Dieu. Toutes les branches que tu vois sur l'arbre dépendent du même tronc. Donc, quand tu coupes le tronc, tu vas faire mourir toutes les religions.

Depuis que mon maître m'a donné cet enseignement, je considère comme étant de la même religion que moi tous les chrétiens, tous les catholiques, tous les Américains protestants -car il y a beaucoup d'Américains protestants- parce qu'ils ont la même foi que moi. Et je suis en bons termes avec eux, je mange avec eux, j'ai des rapports normaux avec eux. Je n'ai jamais établi de distinction entre eux et moi, contrairement aux autres marabouts : car ceux-ci, du moment qu'ils ne vous ont pas vu prier comme les musulmans, vont vous battre froid et vous regarder de haut parce que vous ne priez pas. Alors que je suis convaincu que même quand vous priez, si vous n'avez pas la foi, votre prière c'est zéro ! Donc quelqu'un qui a la foi et qui croit que Dieu est unique doit être considéré comme un croyant.

Sans doute Dieu a dit dans le Coran à propos de Mohammed : Tu es devenu celui qu'on copie, tu es devenu celui qu'on imite. Pour quiconque se repent et se tourne vers Dieu, tu es devenu celui qu'on imite et celui qu'on suit. Mais Jésus aussi est un prophète ! Jésus est excellent. Celui qui a suivi l'un a suivi l'autre. Celui qui n'a pas suivi l'un n'a pas suivi l'autre. Il y a des gens qui ont refusé Jésus, comme il y a des gens qui ont refusé Mohammed. Ceux qui aiment Jésus sont comme ceux qui suivent Mohammed. Les adeptes de chacune de ces deux religions ne doivent pas mépriser l'autre religion. C'est interdit par la loi musulmane.

Alors que quiconque est religieux sans avoir de foi en Dieu est semblable à quelqu'un qui sème du mil avec du son. Si tu fais tes semailles dans ton champ avec du son, tu perdras tout, puisque le son ne germera pas. Quelle que soit ta religion, dès que tu n'as pas de foi en Dieu dans ta religion, c'est comme du vent, ça ne sert de rien.

Donc, j'ai des amis parmi les chrétiens, j'ai des amis parmi les catholiques, j'ai des de nombreux amis de religion différente, car c'est la foi qui unit les hommes religieux. Alors que certaines personnes repoussent avec dégoût tous ceux qui n'appartiennent pas à leur religion. Il en est ainsi des ignorants .Si vous ne priez pas comme un musulman, ils vous disent cafre , et ils le manifestent bien haut. Mais dire que celui qui ne prie pas est cafre, c'est la politique que les musulmans ont adopté depuis longtemps pour que les gens ne refusent pas de prier. Alors que la prière ne suffit pas à rendre quelqu'un musulman : si celui-ci prie et s'il n'a pas la foi, à quoi ça sert ?

C'est une réalité, une évidence, qu'ils n'ont pas voulu considérer. Ils ont adopté cette politique pour que les gens fassent leur prière. Et il est vrai que Dieu a dit : Wa aqîmû as-salawât wa atû az-zakât wa aqradû Allâha qaradan hasanan. (pratiquez les prières, faites l'aumône, empruntez à Dieu un emprunt sans intérêt.) C'est le texte même du Coran. Mais ce qui a encore plus de valeur que Wa aqîmû as-salawât wa atû az-zakât c'est amanû bî-llahi (ayez confiance, croyez en Dieu) wa bi rasûlihi (et en son envoyé) car qu'on dise Mohammed ou qu'on dise Jésus, c'est l'envoyé de Dieu.

Si l'on veut respecter cette phrase-là, il ne faut pas nous disputer avec les autres croyants qui se réclament de Jésus. Les problèmes qu'il y a entre Jésus et Mohammed concernent ces deux envoyés, et non les hommes de religion. Ce qu'il y a entre Jésus et Mohammed, ces derniers le savent, mais ça ne regarde personne d'autre qu'eux.

Mais il se trouve que chacun a pour politique de lutter pour étendre le domaine de sa religion ; c'est d'ailleurs une attitude compréhensible : les musulmans agissent ainsi, et les catholiques aussi ; ceux-ci viennent en mission pour chercher à convaincre les gens d'adopter le christianisme, comme les musulmans vont chercher à convaincre les gens d'adopter l'Islam.

De toutes façons, ce que Dieu a dit, c'est wa lâ tujâdilû ahl al-kitâb illâ bi-llatî hiya ahsanu, illâ al-ladîna zalamû minhum . Ça c'est le texte du Coran ; je ne me rappelle pas le numéro de la sourate, mais c'est dans le Coran : (Ne disputez avec les gens du livre que de la meilleure façon, sauf avec ceux qui sont injustes ), que ce soit les chrétiens, que ce soit les Juifs, que ce soit d'autres. En tous cas lesahlu al kitâb, les gens du livre, sont des hommes religieux.

Donc ne vous disputez pas avec eux, sauf pour défendre ce qui est bien, c'est-à-dire la connaissance de Dieu ! Si votre interlocuteur vous dit que Dieu n'est pas un, ou qu'Il est deux, vous pouvez disputer, puisque ces affirmations sont erronées. Mais du moment que vous avez la même foi, il ne faut pas dire qu'il ne prie pas, qu'il ne dit pas Lâ ilâha ºillâ llâh wa Muhammad rasul Allâhi . Même s'il ne dit pas cela, ça n'empêche pas qu'il partage la même foi que vous, et que cette foi s'adresse à Dieu. C'est un point sur lequel j'ai lutté maintes fois.

Mais maintenant voilà : on qualifie de musulmans des gens qui ne sont pas très lettrés, en ce qui concerne la lecture, la connaissance de Dieu ou de la loi musulmane. Il suffit que quelqu'un fasse la prière, même n'importe comment, pour qu'on le qualifie de Musulman.

Ainsi ai-je été témoin à Mopti de l'affaire suivante : l'imam de Mopti Sidi Konaké -il est mort aujourd'hui- avait été invité par des chrétiens de la mission catholique. Donc, on lui a envoyé une carte et il a répondu à cette invitation. Mais il se trouve que des habitants de Mopti, qui étaient descendus du marché au bord du fleuve comme ils ont coutume de le faire pour les prières de alansara ou salifana, aperçurent l'imam de Mopti entrant à la mission, chez les chrétiens. Il y resta très tard, mangeant, causant avec ses hôtes jusqu'à la fin de la soirée. Et lorsqu'il sortit, les gens qui l'avaient vu allèrent répandre dans la ville de Mopti le bruit que l'imam de Mopti avait trahi les musulmans :

--Il n'est pas un musulman ! C'est un catholique qui nous cache qu'il est chrétien.

- Mais non, dirent les autres ! Il n'est pas un chrétien. Peut-être est-il allé là-bas seulement pour traiter une affaire !

- Non, non, non, ce n'est pas vrai ! Il est catholique, il est chrétien ! Il est ceci, il est cela !

Cette affaire faillit dégénérer en bagarre générale. Car certains vinrent voir le chef de Mopti, BamoïTouré pour dire :

- l'imam de Mopti n'est pas musulman ! Et même s'il est musulman, il ne se comporte pas correctement : je l'ai vu entrer chez les chrétiens. Il adore ce qu'ils adorent, il mange ce qu'ils mangent, il prononce les mêmes paroles qu'eux ! Alors que quiconque est véritablement musulman ne doit pas répondre à l'invitation de chrétiens, ni respecter ces derniers.

Les ignorants en firent une affaire d'une telle gravité que la population de Mopti était sur le point de remplacer l'imam par un de ses parents !

Eh ! Quand j'appris ça, je n'eus pas d'hésitation ! Car la population de Mopti me connaît bien et me respecte beaucoup ! J'allai à la mosquée prier pour alansara ; une fois la prière finie, je déclarai à haute voix ceci :

- J'ai besoin des musulmans ! Je voudrais que tous les bons musulmans ici présents, ceux qui sont lettrés, à même de comprendre mes paroles, me prêtent attention : j'ai quelque-chose à dire, à cause d'Allah, à cause du prophète Mohammed ! Il ne s'agit pas de moi !

Une bonne partie de l'auditoire attendit pour m'écouter, tandis que le reste des fidèles sortait. Puis, devant ceux qui étaient restés dans la mosquée, je dis ceci :

- J'ai appris une nouvelle étonnante : le bruit court dans la ville que vous affirmez que l'imam n'est pas bon musulman, et que vous allez le remplacer, au motif qu'il a répondu à l'invitation des chrétiens de la mission de Mopti. Donc, il y a un point que vous ignorez ! Si, si ! S'il vous plaît, je voudrais vous expliquer ce point que vous ignorez. Dieu a dit dans le Coran : Si tu respectes ton Seigneur, tu respectes tous ceux qui suivent ton Seigneur. Si tu respectes ta religion, tu respectes toutes les religions ! Or, si l'imam n'avait pas répondu à l'invitation de ces chrétiens, son refus aurait été un manque de respect envers leur religion. Alors que leur religion est respectable. Et Dieu nous interdit, à nous les croyants , de nous disputer entre nous, sauf si quelqu'un nie les points qui font partie de notre foi commune. Donc, si l'imam avait refusé de répondre à leur invitation, il aurait manqué de respect à leur religion. S'il n'avait pas respecté leur religion, il aurait commis une faute : car s'il respecte Jésus-Christ, il doit respecter la religion des chrétiens. Si quelqu'un ne respecte pas Jésus-Christ, il ne faut pas dire qu'il respecte Mohammed. Et quelqu'un qui refuse de respecter Mohammed et qui refuse de respecter Jésus-Christ est donc quelqu'un sans religion. Donc, croyez-moi ! Si vous me suivez, vous devez éviter d'accumuler les péchés et de vous en charger en condamnant la réponse de l'imam à l'invitation qui lui a été adressée.

Et je leur rappelai ce que Dieu dit dans le Coran, et ce qui est dit dans les adiÄ du prophète à ce sujet.

La plupart des auditeurs me répondirent :

- Vraiment, vous avez dit quelque chose que nous ne savions pas ; car chez nous, lorsque quelqu'un qui prie mange avec quelqu'un qui ne prie pas, on lui dit : «Tu as commis une faute !» Chez nous, si quelqu'un agit comme l'imam, se comporte sans se méfier avec ces gens-là, entre chez eux, partage leur repas et se mêle à leur compagnie, nous disons qu'il est des leurs.

- Le fait qu'il soit des leurs ou non, ce n'est pas une chose qui puisse se voir avec les yeux ; car c'est une chose qui se trouve au fond du cÏur. La qualité de musulman et d'adorateur d'Allah n'est pas une chose qui apparaisse sur les vêtements. Cela ne se voit pas sur les pantalons ni sur les bonnes chaussures, ce n'est pas quelque chose de visible. C'est une réalité qui relève de la foi. Et la foi c'est l'affaire de Dieu, on ne peut pas la voir. Donc, évitez de vous charger d'un péché et de vous présenter devant Dieu demain avec le poids de ce fardeau. Il vaut mieux vous repentir et demander pardon à l'imam.

Ils me donnèrent tous la main, et me dirent :

- Tu nous as arrachés à l'obscurité de l'ignorance. En vérité nous ne savions pas ce que tu nous as appris. Au contraire, nous avions décidé qu'à partir d'aujourd'hui il cesserait d'être imam.

- Bon ! Je pense que maintenant les choses sont claires ! Ce n'est pas par intérêt personnel, pour recevoir un cadeau de l'imam, que je vous ai parlé ainsi : c'est pour vous arracher à l'obscurité de l'ignorance. Il n'était pas possible que je connaisse ce que je vous ai indiqué et que je vous laisse dans la voie de l'erreur.

A ces mots, certains allèrent serrer la main de l'imam, d'autres vinrent me serrer la main.

Peu après, l'imam me fit appeler, pour me demander :

- Almamy, comment as-tu fait pour savoir que les habitants de Mopti voulaient m'enlever de ma charge ?

- Je l'ai entendu dire. C'était la rumeur publique et c'est pourquoi je suis intervenu.

- Alors, que veux-tu que je te donne ?

- Mais je n'ai pas agi pour que tu me donnes quelque chose. C'est la vérité qui dicte ma conduite. Nous musulmans nous ne devons pas blâmer les chrétiens pour le seul fait qu'ils ne sont pas musulmans. Nous ne devons pas agir ainsi. Car ils n'ont fait de mal à aucun d'entre nous ! Les bons chrétiens ne disent pas du mal des musulmans, les bons musulmans ne disent pas de mal des chrétiens. En tous cas, les chrétiens qui connaissent bien leur religion parlent de l'islam avec respect.

Simplement, j'ai vu que les gens allaient te créer des ennuis pour rien. Je suis donc venu parler à cause de Allah, pour éviter qu'ils te cherchent noise. Mais il ne faut pas que tu penses que mes actes sont dictés par une autre motivation, particulièrement par la volonté que tu donnes un cadeau. Non ! C'est simplement par souci de vérité.

L'imam me dit alors :

- Aujourd'hui, je t'aime du fond du cÏur. A partir de maintenant et jusqu'au jour de ma mort, jamais je ne m'opposerai à toi en quoi que ce soit. Pourtant, je m'étais jusqu'à présent conduit envers toi en adversaire. Car au temps colonial, les Blancs avaient demandé quelle était la personnalité la plus instruite pour lui confier la médersa de Djenné et de Mopti. Or certaines personnes avaient avancé ton nom ! Mais tu étais alors très jeune ! J'ai dit que tu résidais à Kona ; et lorsque le colonel Cardaire m'a appelé pour me demander si je te connaissais, j'ai répondu que non. Alors que je connaissais ton père, alors que je connaissais ton maître ! Mais j'ai refusé de dire que je te connaissais. Pourquoi ? Simplement parce que je ne voulais pas te laisser avoir cet honneur au lieu de mes enfants et de mes frères. Mais aujourd'hui, si on me pose la même question, je serai le premier à signaler ton nom.

- Ah ! Mais les faits auxquels tu fais allusion sont du passé. J'ai oublié ça.

- Tu étais au courant de ça ?

- J'étais au courant ! Lorsque le Colonel Cardaire est venu à Mopti, on a convoqué tous les marabouts, pour savoir lequel était le plus instruit, afin de lui confier la médersa. Et effectivement, on a appelé tout le monde, mais pas moi ! C'est le mari de ma grande sÏur qui m'a envoyé un message à Kona, me demandant de venir rapidement, disant que les autorités avaient besoin de moi.

Je suis venu. A mon arrivée, je compris que tout était déjà fini : les gens étaient déjà tous repartis.

Mais mon beau-frère me conduisit jusque chez le colonel Cardaire, pour lui dire :

- Le marabout de Kona dont on vous a parlé est là, il vient d'arriver aujourd'hui.

- Comment s'appelle t-il, demanda le colonel Cardaire ?

- Il s'appelle Almamy Maliki Yattara.

- Mais comment ? Appelle l'imam de Mopti, tout de suite !

Ils envoyèrent quelqu'un appeler l'imam, pour qu'il vienne rapidement trouver le colonel Cardaire.

Ce dernier dit à l'imam :

- Voilà ! Je t'ai demandé le nom des hommes instruits, et tu m'as dit que ce monsieur-là, tu ne le connais pas, qu'il n'est pas connu. Tu m'as dit qu'il n'habite pas ici. Alors que le voici devant moi maintenant. Alors donc, qu'y a t-il entre vous ?

- Rien ! Seulement je ne le connais pas. Quand je dis que ne ne le connais pas, c'est que je ne le connais pas !

- Voilà ce qui s'est passé, dis-je donc à l'imam. C'était devant moi et je n'ai pas oublié. Mais je ne t'en garde pas rancune, car nous sommes des musulmans.

- Eh ! me dit-il, vraiment Almamy, tu m'as eu ! Tu t'es montré plus fort que moi. Tu n'as rien oublié de tout ça et pourtant tu viens me défendre devant des musulmans qui veulent me salir !

- Je suis obligé, puisque c'est la vérité. Et la vérité, c'est le champ de Dieu : il faut le labourer.

- Ah vraiment, bravo ! Jamais je ne me mêlerai à ceux qui seront envieux envers toi.

Et jusqu'à sa mort nous sommes restés en très bon termes ! Ah Sidi Konaké ! Que Dieu nous excuse !

 

Cette tolérance nécessaire entre les adeptes des religions du Livre implique aussi, évidemment, une bonne entente entre tous les musulmans, en particulier lorsqu'ils appartiennent à des confréries différentes. Telle était la teneur de l'enseignement de Alfa Amadou, et c'est bien ma conviction aujourd'hui encore.


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