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Préface par Adame Ba Konaré

 

Un pays, une identité, un homme.
Parler d’Almami Maliki Yattara n’est pas chose aisée. Homme de convergence, on ne sait de quelle formation il est, si ce n’est celle du vrai traditionniste africain, buvant à toutes les sources de connaissance. Tour à tour conteur, historien, guide, maître coranique, marabout versé dans les savoirs occultistes, Almami Maliki Yattara est un véritable homme orchestre. Difficile aussi de le ranger socialement. Almamy Maliki appartient vraisemblablement à une caste de forgerons tamasheq, les garaguè-sadjè. Ses ancêtres ont évolué sur plusieurs registres : tantôt tegeré, sorte de professionnels des razzia, tantôt chanteurs. On se dit aussi saké dans sa famille, c’est-à dire forgeron peul. Mais le père de Almamy était tisserand, ce qui le classe dans la caste peul des mabubé : il choisit de mettre son fils à l’école coranique et de lui faire faire carrière dans les études. On retiendra que les Yattara sont de parfaits métis, issus de nombreux brassages. 
Les Yattara se sont installés dans le Guimbala, probablement au début du XIXe siècle, aux dires d’Almamy Maliki Yattara lui-même. Le Guimbala est situé dans la zone lacustre du riche delta du Macina, une zone abondamment arrosée, au peuplement dense et hétéroclite, propice à la culture du mil et à l’élevage ; mais aussi un creuset où Songhay, Peul et Bamanan ont édifié une civilisation riche de leurs différents apports. Il faut également compter les influences des voisins Bozo et Dogon.
Historiquement, le Guimbala correspond d’abord à la province du Bara, située au nord du lac Débo, sur la rive droite du bras du fleuve Niger qui l’arrose, le Bara Issa, en langue songhay ; province créée dans le dernier quart du XVe siècle par le fondateur de l’empire songhay, Sonni Ali Ber.
Il bascule ensuite dans le giron du Macina, pays occupé vers le milieu du XVè siècle par des Peul du clan Diallo, qui y établiront une dynastie dirigée par des chefs appelés ardo. Ces peul, animistes, afficheront tout au long de leur histoire une farouche volonté d’indépendance et donneront du fil à retordre aux différents pouvoirs centraux, entre le XVe et le XVIIe siècles ; Songhay de Gao, pacha marocains de Tombouctou et de Djenné, héritiers de l’empire songhay.  A  la fin du XVIIe siècle, on les voit en pleine effervescence, défiant l’autorité des Marocains, ainsi que celle des aristocrates soninké, bamanan ou malinké de la région. Mieux, ils se libèrent définitivement de la tutelle des pacha en 1644, à la bataille de Soy, pour ensuite tomber sous les coups des Bamanan de Ségou à la fin du XVIIè siècle et de celle des Peul de l’Etat théocratique du Macina, la Diina, capitale Hamdallaye, dont les bases furent jetées en 1818 par Sékou Amadou Bari.
Cette histoire mouvementée a forgé une identité propre au Guimbala, une identité certes composite, mais également singulière, dont Almamy est le pur produit.  Almamy Malick Yattara est un vrai enfant du Guimbala. Polyglotte parlant songhay, peul, bamanan, arabe et français, il est aussi polyvalent, initié à toutes les activités qui font la formation d’homme dans ce pays : chasseur, pêcheur, cultivateur, commerçant. Un homme complet, en somme ; un homme-tampon, comme son pays. On n’est pas homme dans ce pays, tant qu’on ne s’est pas essayé à toutes les activités de la vie, pourrait-on dire. Pays carrefour, le Guimbala est ouvert aux étrangers, négociants et nomades du Nord, sédentaires du Sud. De ces échanges aussi, est né un véritable savoir-faire hospitalier dont Almamy Malick est un digne représentant. On peut dire que la vocation d’Almamy a été dessinée dès sa naissance.
Almamy Maliki Yattara est d’abord reconnu comme maître coranique. Il doit sa formation au droit musulman et à l’ésotérisme à un homme qui l’a profondément marqué, Alpha Amadou. L’enseignement d’Almamy Maliki Yattara a débordé le cadre de son pays natal. Notre homme a sillonné tout le delta central nigérien et toute la boucle du Niger. Aucune ville historique de cette région ne lui est inconnu. Djenné, Dia, Hamdallaye, Tombouctou, Mopti , Bandiagara, Araouane.
L’aventure n’inquiétait pas Almamy Maliki Yattara. Collaborateur d’Amadou Hampaté Ba, il le suivit en Côte d’Ivoire, à Abidjan où il resta pendant deux ans; puis ce fut l’expérience de technicien de recherche à l’Institut des Sciences Humaines de Bamako, où il s’avéra guide efficace et incontournable pour tous les chercheurs intéressés par l’histoire, la société et les traditions des Peul du Macina. Almamy Maliki Yattara joua un rôle éminent dans la collecte des traditions orales et des manuscrits en langue arabe. Il apporta également une contribution de taille à la revalorisation des langues nationales.
Durant cette période, il noua de solides relations d’amitié avec tous ceux qu’il lui fut donné de rencontrer : Européens, Américains, Africains. Je retiens essentiellement de lui sa disponibilité. Toujours avenant et d’un abord facile, il ne laissait personne indifférent. Qui du reste pouvait rester insensible au talent de cet homme chaleureux et bruyant, parlant sans complexe et sans précaution de règles de syntaxe et de grammaire les langues qui n’étaient pas les siennes ? Et surtout, qui pouvait se passer de ses services ? Almamy Maliki Yattara a été le guide de tous ceux qui sont considérés de nos jours comme les auteurs incontournables de l’histoire du califat de Hamdallaye et de l’empire d’Al Hadj Omar Tall : Christine Seydou, Louis Brenner, William Allan Brown, David Robinson.
Cet ouvrage initié par Bernard Salvaing, est à la fois un témoignage de reconnaissance au mérite d’un homme mais aussi justice rendue à un érudit hors-pair.
Par cette publication, Bernard Salvaing, en même temps qu’il corrige une lacune de taille, nous renvoie à un questionnement jusque là négligé : combien sont-ils, nos guides restés dans l’anonymat ? Combien d’entre eux sont tombés dans l’oubli total après avoir fourni aux chercheurs la matière première sans laquelle aucun travail scientifique n’est possible?  A cet endroit précis, la célèbre phrase de Amadou Hampaté Ba me vient à l’esprit. “En Afrique , chaque vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle”. Almamy Maliki Yattara était une véritable bibliothèque. Il serait malheureusement devenu une bibliothèque qui aurait brûlé, n’eût été cette heureuse initiative de Bernard Salvaing  Mais combien d’Almamy Maliki Yattara doivent-ils avoir leur Bernard Salvaing ? Il s’agit bien de rendre hommage à un homme qui a fourni matière à la rédaction de beaucoup de livres, mais qui, nulle part, n’est cité comme auteur d’un livre. Cet homme n’a pas pu, non plus, à cause de l’échelle des valeurs actuelles, jouir du fruit de son talent et de son labeur ; il a vécu modestement et est mort presque dans le dénuement, dans sa maison de Fadjigila, à Bamako. Il est éminemment souhaitable que ce travail, qui désormais va consacrer un des plus grands hommes de terrain et érudits du Mali, soit salué par les amis du Mali et du dialogue inter-culturel ; qu’il soit aussi perçu par tous les africanistes comme un signal fort, pour les engager dans la bataille de restitution à l'Afrique de son patrimoine, et de tout son patrimoine.

Koulouba le 19 janvier 2000

Adame Ba Konaré


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